
Que reste-t-il lorsque manifester, alerter, expliquer et militer ne semblent plus suffire ? Partout le feu pousse cette question jusqu’à son extrémité la plus effrayante. A travers le parcours d’une militante écologiste qui transforme l’urgence climatique, on suit en une réflexion troublante sur l’engagement, la violence et cette société qui semble parfois davantage fascinée par le fracas que par les raisons qui l’ont provoqué.
S’engager pour l’écologie demande une énergie folle. Il faut expliquer, convaincre, recommencer, supporter les moqueries et entendre que l’on exagère, que l’on dramatise, que tout cela n’est finalement pas si grave. Ceux qui alertent sur ce qui attend la planète peuvent rapidement être réduits à des empêcheurs de vivre tranquillement, voire à quelques illuminés dont on caricature les actions pour éviter de regarder ce qu’ils dénoncent. Partout le feu s’installe précisément dans ce décalage. D’un côté, des militants persuadés que l’urgence exige une réaction immédiate, qu’il faut prendre conscience rapidement du drame. De l’autre, une société qui continue son chemin et semble s’habituer à toutes les alertes et la technologie trouvera des réponses. Plus elles se répètent, moins on les entend. Alors comment faire du bruit lorsque tout le monde est devenu sourd ? La question est terrible parce qu’elle dépasse largement le militantisme écologique. Elle touche à notre manière d’écouter ceux qui tentent d’alerter avant que la catastrophe ne devienne impossible à ignorer.
Le spectacle devient particulièrement intéressant lorsqu’il interroge la visibilité de l’engagement. Lors d’affrontements au cours d’une manifestation, que restera-t-il dans les images ? Une revendication, des arguments, des années de mobilisation ? Ou une poubelle qui brûle, une vitre cassée et quelques secondes de confrontation ? Les militants se retrouvent face à un paradoxe vertigineux : ils dénoncent une planète qui brûle, tandis que l’attention collective semble se réveiller principalement lorsque quelque chose brûle réellement devant une caméra. Mais si la violence permet d’être vu, jusqu’où faut-il aller pour être entendu ? Partout le feu conduit cette logique jusqu’à son point de rupture. Les militants envisagent alors une action dont personne ne pourra détourner le regard, bien au contraire. Le geste est insoutenable. Il transforme leurs propres corps en ultime moyen de communication et pose une question qui continue de tourner dans la tête bien après la représentation : comment une cause peut-elle conduire quelqu’un à penser que sa disparition aura davantage de poids que sa parole ? Le spectacle ne rend pas cette décision confortable. Heureusement. Il nous place plutôt devant l’impasse qui peut naître lorsque quelqu’un acquiert la conviction que toutes les autres formes d’action ont échoué.
Au centre de cette radicalité, Stéphanie Aflalo donne surtout à voir un immense désarroi. La militante n’est pas simplement un porte-voix chargé de réciter un discours écologique. Elle devient une femme confrontée à l’écart abyssal entre ce qu’elle croit comprendre de l’urgence et l’apparente incapacité du monde à réagir à la même hauteur. C’est là que le spectacle trouve une grande partie de sa force. On observe la colère, l’impuissance, l’engagement et cette incompréhension qui finit par contaminer tout le reste. Comment continuer à vivre normalement lorsqu’on est persuadé que la normalité elle-même nous conduit droit dans le mur ? Et comment convaincre sans devenir celui ou celle que les autres ne veulent justement plus écouter ? Stéphanie Aflalo porte ces contradictions avec une présence troublante, malaisante et rend palpable l’épuisement d’une personne qui cherche encore le moyen de provoquer une réaction. Il n’est pas nécessaire de fabriquer une héroïne exemplaire. Hélène Laurain, l’autrice, montre plutôt quelqu’un qui cherche, doute, s’enfonce et se confronte à une société dont elle ne comprend plus l’inaction. La mise en scène et la scénographie d’Hubert Colas permet cette immersion avec cet écran géant mêlant projection et limitation d’espace. C’est simple et efficace et contribue à cette ambiance singulière. La création possède cette qualité précieuse de refuser de disparaître immédiatement de notre esprit une fois les lumières rallumées et de nous questionner.
Partout le feu parle donc d’écologie, tout en racontant surtout la difficulté effrayante de se faire entendre lorsque les mots semblent avoir perdu leur pouvoir. La proposition est forte, engagée et portée par une Stéphanie Aflalo impliquée dans ce mélange de colère, de fragilité et d’incompréhension. On ne ressort pas forcément bouleversé, on ressort avec une question beaucoup plus inconfortable : dans une société saturée d’images et d’alertes, jusqu’où faut-il aller avant que quelqu’un accepte enfin d’écouter ?
Où voir le spectacle?
Au théâtre 14 jusqu’au 14 novembre 2026