Après avoir bouleversé les lecteurs, être passé par la bande dessinée et l’écran, Tout le bleu du ciel prend maintenant la route du théâtre. Mikaël Chirinian adapte le phénomène littéraire de Mélissa Da Costa et choisit la scène pour raconter cette rencontre entre deux êtres qui partent avec leurs blessures dans les bagages et trouvent, chemin faisant, une nouvelle raison d’avancer. Le voyage se révèle délicat, ingénieux et étonnamment lumineux malgré cette terrible certitude car au bout de la route, la mémoire d’Émile finira par disparaître.

Émile a 26 ans et un diagnostic qui vient pulvériser tout ce que l’on imagine normalement à cet âge : un Alzheimer précoce. Puisque le temps vient brutalement de rétrécir, il décide de l’agrandir autrement. Il part. Pas pour fuir la maladie puisqu’elle voyage forcément avec lui, plutôt pour remplir ce qui reste de paysages, de rencontres et de souvenirs, même si ceux-ci sont condamnés à disparaître. Encore faut-il ne pas entreprendre cette aventure seul. Émile passe alors une annonce afin de trouver quelqu’un suffisamment inconscient — ou suffisamment cabossé — pour monter dans son van en sachant exactement ce qui l’attend. Joanne répond. Elle parle peu, pose peu de questions et conserve longtemps ses propres blessures derrière une mystérieuse pudeur. Ces deux inconnus commencent par partager une route avant d’apprendre progressivement à partager beaucoup plus. L’amitié se transforme, les sentiments apparaissent et chacun offre à l’autre une possibilité inattendue de recommencer. La promesse de Joanne de ne pas abandonner Émile à l’hôpital devient d’autant plus forte lorsque la maladie accélère. La mémoire s’efface, l’autonomie disparaît et l’adulte régresse progressivement vers l’enfant. Leur mariage permet alors aussi de tenir cette promesse jusqu’au bout. Il y a quelque chose de profondément beau dans ce paradoxe, au moment où Émile perd progressivement son histoire, tous les deux réussissent à en écrire une nouvelle.

Mikaël Chirinian trouve une belle réponse théâtrale à l’ampleur du roman en refusant de vouloir tout montrer absolument. Blanche Sottou et Audran Cattin incarnent Joanne et Émile, ces deux inconnus qui vont progressivement s’apprivoiser, tandis que Laetitia Franchetti apporte un troisième regard sur leur voyage. Elle est la sœur d’Émile découvrant le carnet de voyage laissé par son frère, qui l’avait lu d’une seule traite. Ici, elle apparaît par moment pour le faire entendre autrement. Deux temporalités peuvent ainsi cohabiter sur le plateau. Il y a ce qui est vécu et ce qui, plus tard, peut encore être raconté. Ce choix prend évidemment une résonance particulière dans une histoire consacrée à la disparition progressive de la mémoire. Lorsque l’un ne peut plus conserver ses souvenirs, l’autre devient leur dépositaire. Le spectacle avance ainsi sans chercher constamment le gros sanglot. On assiste à quelque chose de terriblement cruel sans que la maladie soit transformée en succession de scènes destinées à nous broyer émotionnellement. On comprend l’horreur de cette régression, on voit ce qu’elle retire progressivement à Émile et ce qu’elle impose à Joanne, tout en restant curieusement à une certaine distance. C’est touchant sans nous bouleverser. Cette retenue peut surprendre face à un sujet aussi chargé émotionnellement, elle permet aussi de ne pas réduire Émile à sa maladie ni Joanne au rôle de celle qui l’accompagne vers la mort.

La mise en scène et la scénographie de cette adaptation est d’une grande ingéniosité. Comment faire entrer un road trip à travers la France sur le plateau du théâtre ? Certainement pas en garant un véritable camping-car entre les fauteuils. Bastien Forestier choisit l’évocation et fait confiance à l’imagination du public. Un véhicule miniature suffit pour faire exister le van. Quelques faux rochers, légers et facilement transportables, transforment l’espace. Autour du plateau, les grands rideaux bleus semblent déjà contenir tout le ciel promis par le titre. En fond de scène, une grande toile accueille paysages et courtes séquences vidéo, tout en devenant parfois un autre espace de jeu. Le théâtre ne cherche donc pas à reproduire la nature : il nous donne suffisamment d’éléments pour que notre imagination fasse le reste. Et cela fonctionne merveilleusement bien. On voyage avec presque rien. La musique de Pierre-Antoine Durand accompagne cette simplicité avec beaucoup de tendresse. Elle enveloppe les silences, les rencontres, les paysages et les moments de fragilité sans venir souligner lourdement ce que l’on devrait ressentir. Ce refus du pathos produit aussi une conséquence car même lorsque la maladie devient effrayante et que la mémoire d’Émile s’effondre, l’émotion reste contenue. On observe davantage qu’on ne chavire. Cela pourrait sembler paradoxal pour une histoire aussi bouleversante sur le papier et sur scène, cette pudeur finit pourtant par trouver sa cohérence.

Tout le bleu du ciel réussit donc son passage au théâtre en comprenant qu’adapter un roman ne signifie pas essayer de faire tenir toutes ses pages sur un plateau. Quelques pierres deviennent une montagne, un petit véhicule devient un van et trois interprètes suffisent pour faire surgir tout un voyage. On ne ressort peut-être pas anéanti par l’émotion et c’est finalement assez beau qu’un spectacle consacré à une maladie aussi terrifiante choisisse davantage la tendresse et la lumière que l’effondrement. Car lorsque la mémoire ne peut plus retenir les souvenirs, il reste encore ceux qui les racontent et tout le bleu du ciel que l’on aura eu le temps de regarder ensemble.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de la Pépinière jusqu’au 26 décembre 2026

Un spectacle qui accompagne aussi la recherche : 1 € est reversé à l’Institut du Cerveau pour chaque place achetée directement auprès du théâtre, au guichet, par téléphone ou sur son site.

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