Et si une simple analyse ADN pouvait révéler l’avenir de notre enfant, aurait-on vraiment la sagesse de ne pas regarder ? J’espère que nos enfants iront mieux que nous part de cette tentation vertigineuse pour nous entraîner dans les conséquences d’une décision aussi effroyable que, dans l’instant où elle est prise, presque compréhensible.  Une histoire où la science prétend supprimer l’incertitude et ne réussit finalement qu’à mettre le feu à tout ce qu’elle touche.

Marie voulait savoir. Difficile de lui jeter immédiatement la pierre tant la promesse est tentante. Un test ADN révolutionnaire permet désormais de connaître une partie de l’avenir de son enfant : ses capacités, ses prédispositions et même ses chances de devenir adulte. Qui ne serait pas tenté de jeter un petit coup d’œil ? Juste pour savoir. Juste pour se rassurer. Évidemment, une fois la porte ouverte, impossible de la refermer. Marie découvre que son bébé n’a que 17 % de chances d’atteindre l’âge adulte. À la clinique, une possibilité monstrueuse se présente alors à elle : échanger son enfant avec celui de sa meilleure amie. À cet âge, pense-t-elle, les bébés se ressemblent. Le geste ne prend qu’un instant. Pour réussir à le commettre, il faut ensuite fabriquer une logique capable de rendre l’impensable acceptable. Marie a déjà des jumeaux. Elle tombe facilement enceinte. Alors, quelque part dans cette panique, cette peur et cette volonté de tout maîtriser, une pensée atroce finit par devenir presque rationnelle car elle pourrait supporter de perdre cet enfant. Le raisonnement glace autant qu’il fascine, parce que la pièce ne transforme pas Marie en monstre. Elle nous oblige au contraire à suivre le chemin mental qui permet à quelqu’un de bien intentionné de commettre l’irréparable.

En un mouvement, les bébés sont échangés. Leur avenir aussi, croit-on. Sauf que Marie doit maintenant vivre avec son choix. La culpabilité s’installe dans le quotidien, contamine les relations et rend impossible le retour à la normale. Lorsqu’elle finit par partager son secret avec son conjoint, une nouvelle décision doit être prise : continuer à aimer et élever cet enfant qui n’est pas le leur?. Derrière cette intrigue presque dystopique se cache alors une réflexion terriblement contemporaine sur la parentalité. Que transmet-on à ses enfants ? Du savoir, des peurs, des ambitions, des blessures, de l’amour et surtout cet immense espoir qu’ils iront mieux que nous. Le titre prend tout son sens. Chaque génération voudrait épargner à la suivante ses propres erreurs, quitte parfois à décider à sa place de ce qu’est une vie réussie. La technologie promet ici de répondre aux angoisses parentales avec des chiffres, des probabilités et des pourcentages. Seulement, que fait-on d’un résultat fiable à 99,9 % lorsqu’il concerne la personne que l’on aime le plus au monde ? Ce minuscule 0,1 % devient soudain gigantesque. Le progrès ne supprime donc pas l’inconnu. Il donne simplement l’illusion que nous pourrions le domestiquer. Et la pièce s’amuse intelligemment à faire exploser cette illusion. On peut connaître des probabilités, anticiper des risques et prendre toutes les précautions possibles, la vie conserve cette fâcheuse habitude de ne pas respecter le programme prévu.

Cette mécanique pourrait devenir terriblement pesante. Elle est au contraire traversée par un humour qui surgit précisément là où on ne l’attend pas. Personne n’a besoin d’enchaîner les bons mots pour nous faire rire. Ce sont les personnages eux-mêmes, leurs réactions, leurs petites lâchetés, leurs raisonnements absurdes et leurs contradictions qui deviennent drôles. On rit parfois au pire moment, avant de se demander pourquoi on vient de rire. C’est précisément ce qui rend l’écriture aussi savoureuse. Elle autorise l’empathie sans chercher à l’excuser. On peut comprendre une décision absolument abominable. On peut éprouver de la tendresse pour quelqu’un qui se comporte cruellement. On peut aussi vouloir protéger ses enfants avec tant d’acharnement que l’on finit par blesser tout le monde, à commencer par soi-même. Mais le spectacle doit surtout beaucoup à l’incroyable investissement d’Anne Marivin et Ariane Mourier. Leur relation de meilleures amies progressivement transformées en meilleures ennemies devient un formidable terrain de jeu. Les rôles sont denses, les émotions constamment proches de l’explosion et chaque révélation vient modifier l’équilibre entre les deux femmes. Elles peuvent être drôles, cruelles, fragiles, exaspérantes ou touchantes sans enfermer leurs personnages dans une seule fonction. On croit à leur amitié, ce qui rend évidemment les blessures qu’elles vont s’infliger beaucoup plus douloureuses. Leur énergie porte le spectacle et donne à cette histoire improbable une humanité très concrète.

J’espère que nos enfants iront mieux que nous pose finalement une question beaucoup plus inquiétante que celle de savoir si la science pourra un jour prédire notre avenir : que ferions-nous réellement si elle le pouvait ? En voulant protéger ceux que l’on aime de toutes les souffrances possibles, on risque parfois de provoquer celles que l’on voulait précisément éviter. Portée par deux comédiennes remarquables et un humour qui adore surgir au milieu du désastre, cette réflexion sur la parentalité, le progrès, la culpabilité et notre incapacité à accepter l’inconnu devient un chouette divertissement, aussi drôle qu’intelligent, avec juste ce qu’il faut de cruauté pour continuer à nous travailler une fois sortis du théâtre.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de la Pépinière jusqu’au 2 janvier 2027

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