
Grandir quand on est une fille, c’est parfois chercher désespérément des modèles qui ne passent pas leur temps à attendre qu’un homme vienne la sauver. Héloïse l’a bien compris et trouve refuge dans les films, les séries et surtout les comics. C’est là qu’elle rencontre Ultra-girl, une héroïne capable de botter des culs tout en portant une tenue manifestement conçue par quelqu’un qui n’avait jamais essayé de combattre en short moulant.
Héloïse grandit avec des images plein la tête. Comme beaucoup d’enfants et d’adolescents, elle cherche dans la fiction des personnages auxquels s’identifier, des figures capables de lui montrer ce qu’elle pourrait devenir. Le problème, c’est que la culture populaire ne manque pas d’imagination lorsqu’il s’agit de créer des univers extraordinaires, puis semble soudainement beaucoup moins inspirée pour donner aux femmes autre chose qu’un rôle d’amoureuse, de faire-valoir ou de créature désirable. Et voilà qu’apparaît Ultra-girl. Elle est puissante, indépendante et combative. Elle sait se défendre et n’attend pas qu’on lui donne la permission d’exister. Sauf que, naturellement, cette liberté doit s’exercer en bottes montantes, short minuscule et haut moulant. Même lorsqu’une femme possède des superpouvoirs, il faut apparemment qu’elle respecte le cahier des charges du fantasme masculin. Peut-on trouver une figure d’émancipation dans un personnage lui-même prisonnier de représentations sexistes ou qui ne soit pas des femmes exécrables, « frustrées » ? Héloïse, jouée par Sahra Daugreilh, devenue adulte, traduit de l’anglais au français les aventures de son héroïne, en insufflant aux dialogues une langue vivante et réaliste. Celle qu’elle admirait enfant devient ainsi une présence qui traverse son existence, un modèle qu’elle continue d’interroger tout en contribuant à lui donner une voix.
Pour donner corps à cette relation, la mise en scène choisit de faire exister Ultra-girl aux côtés d’Héloïse. Laure Giappiconi apparaît dans toute la panoplie de l’héroïne de comics avec bottes montantes, short court et tenue moulante. Elle accompagne sa plus grande admiratrice, la protège et devient cette alliée imaginaire que l’on aurait parfois aimé trouver à ses côtés lorsque le monde extérieur se montrait moins accueillant. Et que parfois, elle met au placard pour être tranquille. Face à elle, les références cinématographiques et télévisuelles prennent une forme différente. Héloïse et d’autres personnages articulent les dialogues d’extraits de films et de séries, laissant apparaître les stéréotypes qui traversent ces œuvres. L’idée est intéressante. Elle permet de regarder autrement des scènes que l’on a parfois intégrées sans même remarquer leur misogynie et leur absurdité. Le tout se déroule dans un appartement aux accents seventies, avec son papier peint psychédélique et ses touches d’orange, comme si plusieurs décennies de culture populaire s’étaient donné rendez-vous dans un même salon. Et puis Schopenhauer s’invite dans la conversation en arrivant par la grande porte. Avec ses propos méprisants sur les femmes, le philosophe apporte un contrepoint plus frontal aux représentations sexistes véhiculées par les fictions. D’un côté, une pensée qui prétend théoriser l’infériorité féminine et de l’autre, une industrie culturelle qui donne parfois aux femmes l’illusion de la puissance tout en continuant à les enfermer dans des rôles extrêmement codifiés. La confrontation a de quoi nourrir une réflexion stimulante.
Le sujet est riche, les références nombreuses et le rapprochement entre philosophie, comics et construction de l’identité possède une vraie originalité. Mais accumuler des représentations misogynes ne suffit pas toujours à produire une réflexion théâtrale aussi forte que les questions soulevées. Le procédé consistant à faire articuler des extraits de films et de séries permet de révéler certains clichés, tout en risquant de maintenir le spectateur dans une position d’observateur plutôt que de l’entraîner véritablement dans le parcours intime d’Héloïse. On comprend ce qu’elle cherche, ce qu’elle admire et ce qui la révolte. On aimerait parfois ressentir davantage les conséquences de ces modèles contradictoires sur la femme qu’elle devient. Ultra-girl constitue pourtant une très belle trouvaille, cette héroïne à la fois protectrice et prisonnière de son apparence résume à elle seule une grande partie des contradictions de la construction de l’identité de genre. La présence de Schopenhauer offre également un matériau réjouissant pour interroger la persistance de certaines idées et la vraisemblance d’une figure d’autorité. Reste cette impression que les différents éléments dialoguent davantage sur le plan intellectuel qu’émotionnel. La proposition stimule la curiosité, invite à revisiter ses références culturelles et fait naître des interrogations pertinentes, sans parvenir complètement à emporter.
Ultra-girl contre Schopenhauer possède donc un véritable intérêt dans sa manière de questionner les modèles féminins que la société nous propose, de la philosophie aux super-héroïnes en passant par les écrans de notre enfance. Le spectacle ose rapprocher des univers improbables et rappelle avec justesse que la puissance d’un personnage féminin ne suffit pas à garantir son émancipation, mais que cela peut aider.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Lucas-Paumier jusqu’au 26 décembre 2026