Fred Radix aime partir d’une idée improbable pour fabriquer du théâtre. Cette fois, il nous invite à une séance de ciné-club de 1978 qu’une coupure d’électricité va joyeusement envoyer dans le décor. Entre catastrophes, chansons, secrets amoureux et trouvailles scéniques, Et n’oubliez pas la pièce déploie une mécanique inventive portée par quatre comédiens qui ne ménagent pas leur énergie.

Avant même de s’asseoir, le spectacle a commencé. Une partie des comédiens nous accueille dans leurs costumes d’ouvreurs et d’ouvreuses du ciné-club. On entre immédiatement dans l’histoire loufoque qui nous attend. C’est précisément ce que Fred Radix sait particulièrement bien faire, partir d’un univers méconnu ou oublié, en extraire ses codes et les détourner pour construire un terrain de jeu théâtral comme dans Le Siffleur et La Claque. Auteur, metteur en scène et compositeur, il possède suffisamment de cordes à son arc pour ne surtout pas se contenter d’une simple comédie traditionnelle. Nous voici donc en 1978. Marie-Jo et Anita installent tranquillement leurs spectateurs lorsqu’un incident vient compromettre la projection. Et quand le film annoncé dure trois heures, autant dire qu’il va falloir trouver une occupation. La soirée peut dérailler et elle va dérailler. Les catastrophes s’accumulent, les solutions bricolées engendrent de nouveaux problèmes et les secrets sentimentaux profitent de cette nuit improbable pour sortir de leur cachette. On chante, on danse, on court après une solution et l’on finit par oublier le film que nous étions supposés regarder. Fred Radix retrouve ainsi son goût pour un théâtre qui joue directement avec son public et refuse de rester sagement derrière un quatrième mur.

Patricia Samuel, Guillaume Destrem, Éléonore Duizabo et Simon Parmentier se donnent totalement à cette joyeuse catastrophe. Il faut de l’énergie pour maintenir le rythme de cette succession de péripéties, de chansons, de confidences et de gags. Tous défendent leurs personnages avec suffisamment de conviction pour que l’on accepte très vite les règles de cet univers. Et puis il y a ce fameux personnage absent, ce cinquième protagoniste fictif auquel l’écriture réussit malgré tout à donner une véritable existence. C’est très malin. Comme l’est cette scénographie qui ne se contente pas de représenter un cinéma. L’écran devient lui-même partenaire de jeu car il se casse, se transforme, accueille les ombres. Fred Radix connaît les mécanismes du divertissement et sait relancer l’attention avant qu’elle ne retombe. La participation du public, notamment vers la fin, prolonge intelligemment cette volonté de faire de la salle autre chose qu’un groupe de spectateurs observant tranquillement quatre personnages s’agiter devant eux. Sur le papier, beaucoup de cases sont donc cochées. Sur scène aussi.

C’est probablement la question la plus frustrante lorsque l’on écrit sur un spectacle : que reprocher à quelque chose qui fonctionne objectivement plutôt bien lorsqu’on n’a simplement pas été totalement embarqué ? Les gags sont là. Les interprètes sont investis. La mise en scène est efficace. Les trouvailles visuelles existent. Le rythme tient la route et le temps passe vite. On sourit, on se laisse volontiers entraîner dans les mésaventures de cette drôle d’équipe. Mais on attendait ce petit déclic supplémentaire, cette folie ou cette évidence qui avait séduit dans les précédentes créations de Fred Radix. Il ne vient pas vraiment. Peut-être parce que la mécanique de la comédie et des rebondissements prend parfois davantage de place que la singularité du sujet. Peut-être parce que certaines situations amusent sans provoquer ce rire franc que l’on espère. Peut-être aussi, tout simplement, parce que la rencontre entre un spectacle et un spectateur possède une part impossible à mesurer réellement. Et plutôt que d’inventer artificiellement un défaut pour justifier une émotion, autant l’assumer et rester dans le doute septique. Cela n’empêche pas Et n’oubliez pas la pièce d’être un divertissement généreux, ingénieux et porté par quatre comédiens qui mouillent sérieusement la chemise pour que cette séance de cinéma catastrophique arrive jusqu’au générique de fin.

Fred Radix conserve son goût des concepts originaux, du jeu avec le public et des petites mécaniques théâtrales astucieuses. La magie Radix fonctionne donc un peu moins cette fois-ci. La lumière s’est rallumée, le film n’a peut-être pas commencé, mais la soirée, elle, aura tout de même été agréablement mouvementée.

Où voir le spectacle? 
A la Gaité Montparnasse jusqu’au 25 mai 2027

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