
L’affiche promet deux hommes serrés l’un contre l’autre dans un clair-obscur très élégant. Le spectacle, lui, tient d’autres promesses d’un autre genre. Un huis clos mère-fils sur l’homosexualité, le rejet, le conformisme social, les blessures familiales qui ne cicatrisent pas. Le terrain est fertile. Le résultat, inégal.
La première grande illusion du spectacle, c’est son affiche. Une photo façon clair-obscur, deux hommes l’un contre l’autre, visages dans la lumière. On s’attend alors à deux hommes sur scène. On en trouve un, Arthur Dreyfus lui-même, écrivain-acteur qui incarne le fils. Face à lui, Hélène Alexandridis joue la mère avec une précision et une présence indéniables. La scénographie de Gaspard Pinta est sobre : une estrade octogonale en bois clair sous des néons blancs, une table au milieu, trois chaises. L’espace dit quelque chose. C’est une arène domestique, un ring familial et aussi un lieu de vieilles batailles non résolues. La mise en scène de Laurent Charpentier, assisté de Yann Pichot, joue la retenue, le détail, la nuance. Il y a là une vraie intention esthétique. Et puis il y a une troisième personne, Louise Hardouin, silencieuse du début à la fin, présence fantomatique qui traverse le plateau sans jamais prendre part à l’échange. On comprend l’idée, représenter la femme que le fils veut épouser, étranger à ce duel, mais on reste sur notre faim. Sans une seule réplique, ce personnage ne crée pas le déséquilibre espéré. Le triangle reste un dialogue à deux.
Arthur Dreyfus joue son propre rôle ou presque. Un fils trentenaire, écrivain homosexuel, qui débarque chez sa mère pour lui présenter la femme avec qui il veut se marier. Un coup porté à une mère qui n’a jamais vraiment digéré l’homosexualité de son fils. Le sujet est vrai, les blessures qu’il explore le sont tout autant avec le rejet paternel, le sentiment de ne pas avoir été aimé pour ce qu’on est, les non-dits accumulés pendant des années. Ce que le texte veut faire entendre mérite d’être entendu. Seulement, le débit lent et détaché d’Arthur Dreyfus demande un effort de concentration soutenu et la forme, un ping-pong de reproches et de contre-reproches lacaniens finit par tourner en rond. On attend la gifle, le moment où tout éclate vraiment. Il ne vient jamais tout à fait. Hélène Alexandridis, elle, tient le plateau avec une aisance remarquable. Sa mère est drôle, blessante, attachante et complexe.
Il serait réducteur de ne retenir que les longueurs. Ce spectacle porte des thèmes qui résonnent avec l’amour maternel conditionnel, la violence silencieuse du rejet, cette façon qu’ont les familles de s’adorer et de se faire du mal en même temps. Arthur Dreyfus connaît ses personnages de l’intérieur et ça se sent. Certains échanges ont une justesse troublante, certaines répliques atteignent leur cible. Ce qu’elle n’a pas encore, en revanche, c’est la densité émotionnelle qui transforme un affrontement bien écrit en expérience de salle. On sort avec l’impression d’avoir assisté à une répétition générale d’un spectacle qui sera, dans quelques représentations, plus affûté et plus touchante.
« Les Grandes Illusions » est un spectacle honnête sur un sujet intime, porté par une Hélène Alexandridis qui vole la vedette et quelques belles fulgurances d’écriture. Il lui manque encore ce supplément de feu qui transforme l’intention en coup de poing.
Où voir le spectacle?
Aux Plateaux Sauvages jusqu’au 18 avril 2026