
1971. Marie-Claire a 16 ans, elle est enceinte suite à un viol et la loi lui interdit d’avorter. Ce que Barbara Lamballais et Karina Testa ont bâti autour du procès de Bobigny, c’est une fresque chorale sur la sororité et un rappel cinglant que les droits des femmes acquis ne tiennent qu’à un fil. Un spectacle qui dérange là où il le faut, surtout avec les temps qui courent.
Ce n’est pas seulement le procès de Bobigny que l’on rejoue ici. C’est le procès du patriarcat dans toute sa splendeur hypocrite. Marie-Claire, 16 ans violée, tombe enceinte est traduite en justice pour avoir tenté d’avorter. Elle a été dénoncé par son violeur qui s’en tire sans égratignure après avoir été arrêté pour vol de véhicule. La scène qui décrit ce moment, très violent, est traitée sans voyeurisme, avec une précision chirurgicale qui rend l’indignation d’autant plus vive. La pièce ne se contente pas de raconter un fait divers. Elle dessine le portrait d’une société entière où les femmes riches accèdent discrètement à des médecins complaisants pendant que les femmes pauvres sont stigmatisées, jugées, punies et montrées du doigt. L’hypocrisie n’étouffe personne, en effet. Gisèle Halimi, figure centrale de cette histoire, jouée par Clotilde Daniault, avec une présence forte et déterminante. Cette femme n’a pas seulement défendu des accusées, elle a transformé un tribunal en tribune, retourné l’accusation contre ceux qui croyaient tenir le manche. Barbara Lamballais et Karina Testa lui rendent là un hommage à la hauteur de son courage.
La scénographie d’Antoine Milian et la mise en scène de Barbara Lamballais, assistée d’Armance Galpin. méritent qu’on s’y attarde. Des miroirs sans tain délimitent l’espace de jeu, laissant entrevoir les comédiennes en coulisses au moment de leurs changements de costumes ainsi que de perruques. Une façon élégante de rappeler que le théâtre est une illusion choisie, un artifice au service du vrai. Ces miroirs sur roues reconfigurent l’espace selon les besoins : appartement, tribunal, rue… — chaque lieu surgit prouvant l’authenticité des personnages. Sur ce plateau ainsi modulé, Jeanne Arènes, Clotilde Daniault, Maud Forget, Déborah Grall, Karina Testa et Céline Toutain incarnent tour à tour une dizaine de femmes, traversant les classes sociales avec une aisance qui force l’admiration. Elles leur donnent force et fragilité, sororité et solitude. Julien Urrutia, seul homme de la distribution, incarne avec un naturel glaçant le garçon qui viole et qui dénonce et dont l’impunité dit tout ce qu’il y a à dire sur le monde que la pièce ausculte. Il symbolise aussi celui qui juge, dit et fait loi. Le lien entre les artiste est solide, généreuse, précise, solidaire et complémentaire.
Le spectacle est une réussite politique et documentaire. Il serait malhonnête de ne pas le dire. En un temps où l’extrême droite progresse partout et où les acquis féministes sont attaqués sur tous les fronts, rappeler que rien n’est définitivement gagné est un acte nécessaire. Ce qu’on porte en sortant de la salle, c’est d’abord ça : la conviction que les droits des femmes ne sont pas des données immuables. Ils ont été arrachés par des femmes courageuses, par des luttes, des combats sur du long terme et qu’ils peuvent disparaître si on n’y prend garde. Malgré le talent réel des comédiennes, qui maîtrisent le jeu, le rythme, les ruptures de ton, l’émotion ne surgit pas toujours là où on l’attendrait. La machinerie dramaturgique est bien construite, le texte rigoureusement écrit, et pourtant quelque chose retient le spectacle de prendre feu pleinement. C’est une réserve honnête face à une pièce qui mérite d’être vue, discutée et emmenée voir par ses proches.
« Le Procès d’une vie » est un spectacle utile, sincère, porté par des comédiennes engagées et une scénographie inventive. Un rappel sobre et nécessaire que la liberté des femmes ne va pas de soi. La lutte doit toujours se faire et d’autant plus en période de crise politique.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Splendid jusqu’au 13 septembre 2026