
Une télécommande, un écran, un sac à dos, une grande scène et le principal, la talentueuse Hortense Belhôte. Il n’en faut pas plus pour passer une soirée aussi drôle qu’éclairante, aussi légère qu’explosive. Derrière la marmotte, il y a une montagne d’histoire à déconstruire et personne ne le fait avec autant de verve et d’intelligence que cette artiste hors normes.
Hortense Belhôte a inventé quelque chose de singulier et précieux. Pas une conférence classique, pas vraiment un spectacle, quelque chose d’autre, quelque chose qui n’existait pas avant elle et qui, maintenant qu’elle l’a créé, semble être une évidence. Elle ère dans le public en attendant de se lancer. Puis naturellement, elle arrive à calmer les brouhahas de la salle. Mais elle ne laisse pas de côté les interaction avec le public. Il est d’autant plus docile quand on le récompense de chocolat pour une bonne récompense. Sur scène avec sa télécommande, fait défiler une publicité avec du chocolat, des photographies, parle, chante, se déguise, court, fait rire. Elle fait exactement ce qu’elle a toujours fait : transmettre un savoir avec la conviction que ce savoir est une arme. Comédienne, historienne de l’art, autrice, joueuse de foot, présentatrice Arte, Hortense Belhôte refuse de choisir, et c’est tant mieux pour nous. Cette polyvalence n’est pas un éclectisme superficiel, c’est une cohérence profonde. Tout ce qu’elle fait tire le même fil, celui d’une histoire volontairement féministe et queer, joyeusement décomplexée et décomplexante. Dans « Et la marmotte ? », ce fil conduit en altitude. Et ce qu’elle y trouve dépasse largement le pittoresque.
Qui a gravi les sommets en premier ? La réponse que l’histoire officielle nous a donnée est, comme souvent, incomplète. Des femmes ont atteint des cimes avant ou aussi vite que les hommes et on les a volontairement effacées. Hortense Belhôte s’attaque à ce qu’on appelle l’effet Mathilda : ce mécanisme systémique par lequel les contributions des femmes aux grandes aventures humaines sont minimisées, niées, attribuées à d’autres. La montagne, espace de virilité fantasmée, de dépassement de soi masculin, de nationalisme romantique, est un terrain idéal pour observer ce phénomène. Elle raconte aussi les hommes et leurs idées démesurées : Viollet-le-Duc et son projet délirant de bétonner les sommets alpins pour leur redonner une forme plus naturelle. Il faut entendre Hortense raconter cela pour mesurer l’absurdité du narcissisme masculin à son comble et des relevés topographiques très vaginales. Sans oublier le plan neige financé par l’Etat pour rendre le ski plus accessible avec le financement par exemple des Arcs, dessiné par la très talentueuse architecte et designer française Charlotte Perriand. Et puis la marmotte. Introduite, pas native. Construite, pas sauvage. Elle aussi est une métaphore et l’artiste sait exactement jusqu’où la pousser.
Ce qui se passe dans la salle pendant une conférence d’Hortense Belhôte est assez difficile à décrire à quelqu’un qui ne l’a pas vécu. On rit, franchement, sincèrement, de bon cœur, avec des inconnus assis à côté et autour de soi. Ce rire-là n’est pas le rire poli, ni le rire conditionné du stand-up. C’est un vrai rire de reconnaissance, de libération, de connivence. La saltimbanque mêle grande Histoire et petite histoire personnelle, vraie, avec une fluidité naturelle qui donne du relief à chaque récit. Ses archives personnelles, ses souvenirs de famille, des ateliers qu’elle a fait avec des collégiens, ses propres contradictions d’amoureuse de la nature citadine tout cela s’entremêle au récit historique pour créer quelque chose d’unique. Une pensée en mouvement qui avance sur scène en même temps qu’elle se construit dans nos têtes. On ressort heureux, informé et légèrement différent. Et surtout, on repart avec de la joie et un sourire qui met bien du temps à disparaître. Par les temps qui courent, ce moment se chérit avec beaucoup d’attention et restera inscrit très longtemps dans notre mémoire.
« Et la marmotte ? » est une pépite drôle, rigoureuse, engagée et profondément vivante. Hortense Belhôte confirme spectacle après spectacle qu’elle est l’une des voix les plus singulières, talentueuse et les plus nécessaires de la scène française. Un bonheur rare que l’on apprécie et partage comme quelque chose de rare et merveilleux.
Au théâtre de la Bastille jusqu’au 15 avril 2026