Paris, juin 1942. Dans un dépôt de tissus, la vie suit son cours, du moins en apparence. Anthony Michineau signe une pièce qui fait réfléchir à l’Histoire et la famille, portée par une troupe investie et d’une grande générosité.

L’Occupation, au théâtre, on l’a souvent abordée par les héros ou les bourreaux. Anthony Michineau choisit une troisième voie, la plus inconfortable, avec celle des gens ordinaires. Dans ce dépôt de tissus parisien, personne n’est vraiment un saint, personne n’est franchement un monstre et c’est précisément là que réside la force du texte. Raymond Martineau, le patron sorti tout droit d’une pièce de Pagnol, avec son accent du Sud, sa femme, sa fille, ses deux employés. Tous naviguent dans un quotidien qui ressemble à la normale. Et c’est cette normalité-là qui devient le plus terrifiant quand arrive Marcel, le milicien au sourire faussement doux. Car derrière la bonhomie de façade se cache un homme qui peut détruire une famille d’un mot, profiter d’une mineure, instrumentaliser la peur. L’auteur n’accuse pas, il observe. Il nuance. Il donne à voir ces choix impossibles auxquels l’Histoire soumet des individus qui ne demandaient qu’à vivre tranquilles.

Ce qui fait tenir cette pièce au-delà du fil rouge de l’Occupation, c’est la chaleur humaine qui circule entre ses personnages. La famille Martineau est attachante, drôle, vivante et on s’y attache d’autant plus fort qu’on sent la menace qui rode. Eric Collado, dans le rôle du père, est une révélation. Avec son accent du sud et sa dégaine de patriarche bravache qui n’impose rien à personne. Il incarne à merveille ce cliché de virilité méridionale que la pièce détourne avec tendresse. Car derrière le mâle sûr de lui se cache un mari attentionné et un père qui aimerait tout donner à sa fille. Cette contradiction-là, l’homme fort qui n’est fort que pour ceux qu’il aime, est rendue avec une justesse touchante. L’amour familial, ici, n’est pas un sentiment accessoire, c’est le vrai enjeu de la soirée, le moteur des décisions, la raison pour laquelle on tremble quand tout bascule. On rit avec eux, on s’inquiète pour eux qui doivent faire face à des choix des plus cornéliens.

Le spectacle ne reste pas dans la nostalgie du drame historique, il en tire quelque chose de brûlant et d’actuel. On vote pour des dictateurs facho dans le monde. Et demain, cela sera pourrait être la France. On laisse faire. On se tait pour survivre. Ces mécanismes-là, le scénariste les déroule avec une précision qui serre la gorge, car on reconnaît dans le comportement de ces personnages des réflexes que notre époque n’a pas effacés. L’horreur n’a pas besoin de la guerre pour s’installer, il suffit d’un peu de silence au bon moment. Et aussi avec des phrases aussi simple que « on n’a jamais essayé ». Le spectacle ne s’appesantit pas sur cette dimension, il ne cherche pas à faire la morale. Il laisse les images faire leur chemin. Et elles le font, lentement, après que le rideau est tombé. Le scénario n’a pas de vraie surprise, on pressent ce qui va arriver et pourtant on se laisse porter. Il faut parfois de la légèreté pour parler de sujet sensible et faire réfléchir.

« Les Marchands d’Étoiles » est une pièce grave et sympathique, historique et terriblement contemporaine, servie par des comédiens qui joue avec le cœur. Une soirée qui questionne et qui nous rappelle que l’on a déjà essayé, à notre grand désarroi.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre du Splendid jusqu’au 13 septembre 2026

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