Comment se construire lorsque les autres ont décidé avant vous de ce que vous deviez être ? Avec Ix : variations, Sacha Starck transforme la quête d’identité d’un enfant intersexe en une traversée théâtrale intense, excessive, drôle par instants et surtout traversée par une immense colère. Le plateau devient alors l’endroit où faire entendre tout ce qu’une société attachée à ses normes préférerait parfois maintenir dans le silence.

Ix se construit sous le regard des autres. Et ces regards cherchent constamment à définir, classer, décider de ce qui serait normal ou de ce qui ne le serait pas. La souffrance racontée vient beaucoup de cette impossibilité à simplement exister sans devoir correspondre aux attentes d’une société conservatrice qui valorise le conformisme et transforme rapidement la différence en problème à résoudre. Sacha Starck s’investit totalement dans cette quête identitaire. Son corps, sa voix et ses métamorphoses deviennent les instruments d’un personnage qui cherche sa place alors que chacun semble vouloir lui en attribuer une. Dès les premiers instants, l’exubérance permet pourtant d’aborder cette violence autrement. Un personnage, avec son maquillage excessif, sa tenue et sa manière très particulière de parler, évoque l’univers de l’humoriste Mado. On sourit de cette extravagance avant de comprendre progressivement que derrière les apparences, les transformations et les effets se joue quelque chose de beaucoup plus douloureux avec le droit de devenir soi-même.

Le spectacle réserve une place particulièrement intéressante au monde médical. Face à l’intersexuation, les médecins regardent d’abord un corps. Ils examinent, diagnostiquent et interviennent avec les outils que leur fonction met à leur disposition. Seulement, Ix : variations interroge précisément ce qui disparaît lorsque la réponse médicale prend toute la place. Que deviennent le désir, la construction psychologique et la possibilité de choisir lorsque d’autres décident de ce que devrait être un corps conforme? La médecine peut chercher une solution physique sans mesurer suffisamment ce que celle-ci provoquera intérieurement et sur la durée. La question dépasse alors le seul parcours d’Ix. Elle interroge notre besoin collectif de corriger ce qui sort de la norme plutôt que d’accepter que certaines réalités ne correspondent simplement pas aux catégories auxquelles nous sommes habitués. Le corps devient un territoire sur lequel famille, médecins et société projettent leurs attentes. Face à eux, Ix doit reconquérir quelque chose qui devrait pourtant lui appartenir depuis le début avec sa propre identité. Sacha Starck donne une puissance particulière à cette lutte parce que son interprétation ne cherche pas à rendre cette souffrance confortable. Il faut accepter son trouble, ses contradictions et surtout sa colère.

Cette colère ne passe d’ailleurs pas uniquement par les mots. Elle envahit littéralement l’espace. La voix et la musique sont souvent très fortes, parfois agressive. Le niveau sonore donne l’impression qu’une explosion reste constamment possible. Tout semble sous tension. Comme si la colère accumulée pendant des années ne pouvait plus rester sagement contenue dans un corps. Ce choix peut bousculer, il accompagne la violence intérieure racontée sur scène. Le son n’est plus simplement là pour habiller, il devient une sensation physique, qui nous traverse. On entend la rage très bien portée par Sacha Starck avec une forte présence. Il faut une énergie considérable pour porter cette succession de variations, changer de registre, d’âge, de passer par l’exubérance, la douleur ou la confrontation et continuer à nous maintenir dans cette quête. Le spectacle assume ainsi une théâtralité qui ne cherche surtout pas la discrétion. Il faut du bruit, des transformations et de l’excès pour répondre à toutes ces années durant lesquelles Ix aurait dû rester dans la case choisie par les autres.

Ix : variations fait de la quête d’identité une expérience théâtrale volontairement intense, où l’on ressent constamment le besoin urgent de faire sauter les normes imposées. Sacha Starck impressionne par son engagement total et donne un corps, une voix et surtout une colère à celles et ceux que le conformisme voudrait rendre invisibles. On ressort du théâtre avec cette évidence, qu’accepter la différence demande peut-être moins d’efforts que ceux que la société déploie pour tenter de la faire disparaître.

Où voir le spectacle? 
Jusqu’au 8 novembre 2026 au théâtre de la Bastille

Une reco lecture : Genre Queer (titre original : Gender Queer: A Memoir) de Maia Kobabe,

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