
Au commencement, il y a deux femmes, un curé, une bombe et un projet légèrement plus radical qu’un changement de fournisseur d’électricité. Elles ont décidé de commettre ensemble un attentat-suicide écoterroriste. Avec Mondes possibles, on découvre une proposition étonnante qui commence sur un terrain relativement identifiable avant de prendre un malin plaisir à dynamiter son propre récit.
Les deux femmes qui se retrouvent dans cette aventure ont déjà de quoi nourrir toute une pièce. L’une est une brillante avocate d’affaires en plein sevrage d’opioïdes et l’autre une professeure de collège dépressive. Deux trajectoires cabossées qui se rencontrent autour d’une décision particulièrement définitive : mourir ensemble pour une cause, contre la loi de la destruction de la forêt. Sauf qu’au moment de passer à l’acte, l’une change finalement de programme. « Oui j’ai choisi ma vie, j’ai envie d’être là. » Réponse de sa camarade : « Je pense que c’est dommage que tu ne veules plus te suicider. » Difficile de faire plus délicatement culpabilisant. Ce point de départ possède quelque chose de formidablement grinçant. La catastrophe écologique, l’engagement politique, la dépression, l’addiction, le désir de mourir et celui, soudain, de continuer à vivre se retrouvent dans une même cocotte-minute. Le texte pourrait alors creuser cette contradiction passionnante : que reste-t-il d’un engagement commun lorsque l’une des deux, puis les deux choisissent finalement son existence ? Jusqu’où peut-on aller au nom d’une cause ? Le suicide peut-il encore être considéré comme collectif lorsque qu’elles préfèraient finalement rentrer chez elles ?
On va les suivre très loin dans leur délire. Peut-être même un peu trop loin. La représentation commence progressivement à se désarticuler, les chemins se multiplient et le récit devient de plus en plus étrange, opaque, parfois franchement insaisissable. Les comédiennes parlent au public, fracassent allègrement le quatrième mur et jouent avec cette frontière entre fiction et représentation, d’autant qu’une partie des spectateurs est directement installée sur le plateau. Cette proximité crée d’abord une réjouissante sensation de danger car tout semble pouvoir dérailler. Et tout déraille effectivement. Les niveaux de réalité se télescopent, ce que l’on croyait acquis cesse de l’être et même le curé tué dans les premières minutes finit par refaire son apparition. À ce stade, inutile de chercher désespérément la sortie de secours narrative, elle semble avoir explosé avec le reste. Lorsque revient régulièrement la question « C’est quoi l’histoire, s’il vous plaît ? », elle devient presque le meilleur résumé de notre propre état. On rit de cette perte de repères, on accepte un temps de se laisser embarquer dans ce joyeux sabotage, mais l’étrangeté finit aussi par créer de la distance. À force de déconstruire son histoire, la pièce rend parfois difficile l’attachement aux enjeux qu’elle avait elle-même installés.
Reste alors ce qui tient encore debout au milieu de ce grand déraillement, les deux comédiennes. Fanny Barthod et Rachel Collignon se donnent véritablement, plongent dans cette matière avec une conviction impressionnante et assument les ruptures, l’adresse directe, l’absurde et l’inconfort sans chercher à rendre l’ensemble plus sage. Leur engagement empêche la proposition de devenir un simple exercice cérébral. Il y a quelque chose de réjouissant à voir deux interprètes accepter de perdre ainsi le contrôle apparent du récit et entraîner les spectateurs dans la pagaille générée. Cette énergie rend également la frontière de plus en plus poreuse. Joue-t-on encore une fiction ? Assiste-t-on à son effondrement ? Sommes-nous devenus participants d’une histoire qui ne sait plus très bien elle-même comment se raconter ? Peut-être est-ce précisément l’un de ces « mondes possibles » promis par le titre. Cette liberté possède une vraie audace et provoquera probablement des réactions très différentes selon notre goût pour les objets théâtraux qui refusent de nous tenir par la main. Certaines images intriguent, certaines situations font mouche, d’autres nous laissent sur le bord du chemin. Et lorsque la représentation s’achève, la question lancée sur scène continue curieusement de trotter dans la tête : au fond, c’était quoi l’histoire, s’il vous plaît ?
Mondes possibles ne manque donc ni d’audace, ni d’étrangeté, ni d’engagement et certainement pas d’interprètes prêtes à se jeter corps et âme dans sa drôle de mécanique. Une proposition déroutante qui perd parfois, tout en intriguant et qui nous convainc de la pertinence du titre.
Où voir le spectacle?
Au théâtre de Belleville jusqu’au 30 septembre 2026