
Et si, pendant 1h45, le monde changeait de sens ? Si la langue première était celle que l’on regarde et si les entendants devaient, pour une fois, attendre qu’on leur traduise ce qu’ils ne comprennent pas ? Avec Mon frère, François et Christian Gremaud renversent doucement la perspective et signent une performance, aussi intelligent dans sa forme que bouleversant dans le fond.
Au centre du plateau, Christian Gremaud parle avec ses mains, son visage, son corps, son énergie. Il parle en LSF. François, lui, se tient davantage en retrait et traduit oralement son frère. Il est metteur en scène, pas comédien. Quoi que, on peut se le demander. Rien que ce déplacement est formidablement ingénieux. Dans notre quotidien, c’est presque toujours à la personne sourde de s’adapter au monde entendant. Ici, l’ordre habituel vacille et c’est tant mieux. La parole appartient pleinement à Christian et François devient son passeur. Sauf que les deux frères s’amusent très vite à brouiller les pistes. Christian peut devenir François, François peut prêter sa voix à Christian, le récit saute d’une époque à l’autre et la représentation raconte même sa propre fabrication. L’idée aurait pu devenir un casse-tête, elle se transforme en formidable jeu théâtral. Qui parle ? Qui traduit qui ? Qui interprète qui ? Cette mise en scène ingénieuse ne relève surtout pas du gadget. Elle nous oblige à regarder avant d’écouter et à comprendre que la communication ne passe pas nécessairement par la voix. La LSF cesse alors d’être un accompagnement placé sur le côté pour devenir le cœur battant du plateau. Elle est belle, précise, expressive, drôle, parfois explosive. Et la complicité des deux frères fait le reste. Il y a entre eux de la tendresse, de la malice et cette connaissance intime de l’autre qui permet toutes les petites vacheries fraternelles. On apprend énormément, on rit beaucoup et l’on se surprend surtout à modifier notre manière de regarder.
Car derrière l’histoire de Christian surgit une autre Histoire, beaucoup plus vaste et franchement sidérante, celle des Sourd.e.s et de la langue des signes. « Le problème s’est d’être sourd dans un monde d’entendant ». La pièce remonte le fil des siècles pour montrer combien cette langue a dû résister aux tentatives d’effacement et combien les personnes sourdes ont été contraintes de se battre pour pouvoir simplement communiquer dans leur propre langue. Le tour de force de François Gremaud consiste à faire entrer cette matière historique et didactique dans le théâtre sans transformer la soirée en conférence poussiéreuse. Les informations arrivent parce qu’elles éclairent la vie de Christian. Soudain, l’Histoire n’est plus une succession de dates, elle possède un visage. On comprend que les décisions prises hier continuent d’avoir des conséquences sur les vies d’aujourd’hui et pour toute la société. On découvre également une culture, une langue et une communauté que beaucoup d’entendants connaissent finalement très peu. Le spectacle rappelle ainsi une évidence que notre société semble régulièrement oublier. Ne pas entendre ne signifie ni ne pas comprendre, ni ne pas penser, ni ne pas avoir quelque chose à dire, ne pas avoir de culture et encore qu’il y a un problème à réparer. Christian est diplômé en sciences de l’éducation et en économie politique et enseigne la langue des signes. Son parcours professionnel a pourtant été marqué par de nombreux obstacles et discriminations. Voilà peut-être l’une des plus belles réussites de cette proposition, nous faire découvrir l’histoire des Sourds sans les enfermer dans une histoire de handicap. Il est question de langue, de culture, de droits, de transmission, de résistance et finalement, de la place que nous accordons à ceux dont la manière d’être au monde diffère de la nôtre. D’ailleurs, on va apprendre à dire résister en LSF.
Et c’est là que Mon frère frappe le plus fort. Christian raconte les études, le travail, les emplois dont il a été écarté, les portes fermées et cette fatigue immense de devoir continuellement s’adapter à une société construite autour du son. La question se déplace alors subtilement : où se situe réellement le handicap ? l’inclusivité? dans la personne qui n’entend pas ou dans une société incapable d’imaginer qu’une information puisse être transmise autrement ? C’est précisément parce que la pièce ne se vautre jamais dans le misérabilisme qu’elle touche autant. Christian ne vient pas demander notre compassion. Il raconte, plaisante, s’agace, transmet, revendique et occupe le plateau avec une présence formidable. Il le faut avec passion, enthousiasme, conviction et brio. François ne transforme pas son frère en héros édifiant, il lui donne l’espace pour être lui-même. Et nous voilà face à quelque chose de beaucoup plus puissant qu’un discours sur l’inclusion. Il veut tuer le dragon de la discrimination. « C’est pour ça que je veux changer le monde. » L’expérience concrète, pendant une soirée, d’un autre rapport au langage et on voit un monde plus complexe et riche. On entre en pensant assister à l’histoire d’un homme sourd et on ressort en se demandant surtout pourquoi le monde entendant demande si souvent aux autres de faire tout le chemin jusqu’à lui. « C’est compliqué mais possible ».
Mon frère est un coup de cœur parce qu’il réussit quelque chose de précieux et touchant. Transmettre sans perdre la joie, émouvoir sans appuyer et défendre une idée forte sans oublier de faire du théâtre, quelle prouesse. François et Christian Gremaud transforment leur histoire familiale en une formidable porte d’entrée vers une histoire collective trop peu connue. Et lorsque les lumières se rallument, on a appris quelques signe et on a déjà commencé à regarder autrement le monde.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 27 septembre 2026