Il y a des femmes que l’Histoire transforme en image d’Epinal avant d’oublier qu’elles avaient du caractère, une voix, un corps, des blessures et une sacrée envie de vivre. Louise Weber est devenue La Goulue, silhouette immortalisée par Toulouse-Lautrec, reine du cancan et légende du Moulin Rouge, alors que derrière les jupons se cachait une existence autrement plus vertigineuse. Delphine Grandsart lui rend sa chair, sa gouaille et surtout son humanité dans un seule-en-scène qui nous cueille.

On croit connaître La Goulue parce que l’on connaît son nom, quelques affiches et l’image d’une danseuse levant haut la jambe dans les chaudes nuits de Montmartre. Mais cela n’est que la surface, d’un personnage plus complexe. Delphine Gustau choisit justement de gratter le vernis de la célébrité pour retrouver Louise Weber, blanchisseuse devenue vedette, dompteuse de fauves, muse, femme indépendante, provocatrice, mère, puis personnalité progressivement abandonnée par ceux qui l’avaient adulée. Le récit possède une bonne idée dramaturgique avec le fait de remonter le temps. On rencontre d’abord une femme abîmée, vieille, isolée avant de retrouver, strate après strate, celle qu’elle a été et celle qu’elle a rêvé d’être. La gloire retrouve alors ses lendemains cruels et l’exubérance laisse apparaître les profondes fêlures. Cette construction nous oblige à regarder autrement celle que la postérité a enfermée dans une caricature joyeuse et glauque à la fois. La Goulue n’est plus une attraction de cabaret, elle redevient une personne. Une femme qui refuse les convenances, prend la place qu’on ne veut pas lui donner et vit selon ses propres règles dans une époque qui accordait si peu de liberté aux femmes. Elle n’avait pas d’autre choix que de faire exploser les carcans réducteurs. Une insoumission qui explique sans doute pourquoi cette figure de la Belle Époque nous paraît encore aussi moderne aujourd’hui.

Il fallait une comédienne pour qui cette désobéissance aux bonnes moeurs résonnait, pour contenir autant de provocation, de sensualité, de drôlerie et de douleur dans un seul corps. Delphine Grandsart est cette personne-là. Elle ne joue pas simplement La Goulue. Par instants, elle donne l’impression troublante de la faire surgir du passé, devant nous. Son visage se transforme, sa démarche raconte déjà quelque chose, sa voix se casse puis retrouve son insolence, son regard provoque avant de laisser filtrer une vulnérabilité bouleversante. La proximité avec les spectateurs renforce encore cette sensation. C’est plus difficile de tricher à quelques centimètres d’eux. On observe chaque mouvement, chaque respiration, chaque métamorphose. Elle peut nous faire rire avec une insolence réjouissante puis, quelques instants plus tard, installer une émotion touchante. Elle possède suffisamment de maîtrise pour ne pas sombrer dans l’imitation pittoresque ou la démonstration grotesque. D’autant plus, qu’elle fait participé le spectateur dans son histoire et dans l’Histoire. La mise en scène qu’elle cosigne avec Delphine Gustau accompagne efficacement cette incarnation, avec un meuble pour se maquillé et cette structure bois qui laisse deviné des corps et des blessures. L’accompagnement des lumières de Jacques Rouveyrollis contribuent au voyage de ses changements de température.

Ce qui nous affecte encore plus, c’est le chemin parcouru entre la femme fracassée que nous découvrons et l’enfant vers laquelle le récit nous ramène. À rebours, nous connaissons les conséquences avant les causes et chaque nouvelle pièce du puzzle modifie notre regard. Derrière l’icône scandaleuse apparaît progressivement quelqu’un qui aura payé cher son refus de rentrer dans le rang. La célébrité passe, les regards changent, ceux qui applaudissaient disparaissent et le corps autrefois célébré devient un territoire que la société préfère ne plus regarder. Cette trajectoire pourrait conduire à un portrait misérabiliste. Il n’en est rien. Louise conserve quelque chose d’indestructible en possédant une manière de tenir debout, même cabossée. C’est précisément là que la représentation résonne en nous. Elle raconte aussi notre facilité collective à fabriquer des vedettes puis à les abandonner lorsque celles-ci ne correspondent plus à l’image que nous voulons consommer. On peut interroger autant la société du spectacle que les moeurs que la place acceptable des femmes dans les sociétés. Sont-elles acceptable dans le divertissement à condition qu’elles ne remettent pas en cause l’ordre établi? C’est d’autant plus valable comme interrogation par les temps qui courent. Elle a même demandé une autorisation de porter un pantalon pour mieux gérer ses fauves en spectacle. On ne regardera plus tout à fait de la même manière les célèbres affiches du Moulin Rouge. Sans oublier Henri de Toulouse-Lautrec qui a été un ami fidèle qui lui a permis de traverser les époques à travers des représentations. Il a contribué à donner un imaginaire à une époque, bien trop souvent représentée comme glorieuse. Alors qu’il y a montre la pauvreté, la porosité des classes sociales, la prostitution des femmes pour survivre, les contractions entre les discours politiques et les actions de ces derniers… On a envie de poursuivre la découverte qui nous a mis en bouche de mieux explorer l’histoire d’une femme, la place des femmes, l’importance de l’art et d’explorer les moeurs.

Louise Weber dite La Goulue ressuscite une légende, qui n’est pas juste un souvenir de peinture. Delphine Grandsart et Delphine Gustau redonnent une dignité et une complexité à une femme dont on connaît souvent que le surnom. La comédienne livre une incarnation généreuse, charnelle et touchante qui mérite les applaudissements très chaleureux.

Où voir le spectacle? 
Au Lucernaire jusqu’au 30 août 2026

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