
Françoise Dolto, on croit la connaître avant même que le spectacle débute. Quelques idées, quelques citations, une réputation parfois caricaturée… et voilà qu’Éric Bu fait voler cette image en éclats pour retrouver derrière la célèbre psychanalyste une petite fille qui voulait simplement comprendre le monde. Une formidable traversée du temps, drôle, inventive et émouvante, portée par un brillant trio.
Tout commence par une enfant qui observe les adultes avec cette faculté déconcertante de poser précisément la question qu’ils préféreraient éviter. À 8 ans, Françoise annonce qu’elle sera « médecin d’éducation », une vocation qui fait sourire son entourage et inquiète surtout une mère peu disposée à accepter une fille aussi libre. Que vont penser les gens? Cette enfance devient alors la matrice passionnante de tout ce qui suivra. On découvre les blessures, les incompréhensions, les contraintes d’un milieu bourgeois, catholique et traditionnel, puis cette détermination farouche à tracer sa propre route. Éric Bu possède surtout l’intelligence de ne pas transformer cette existence en cours magistral. Il raconte une pensée en train de naître à travers des situations concrètes, des confrontations familiales, des drames et beaucoup d’humour. La psychanalyste célèbre disparaît derrière Françoise, cette gamine curieuse qui écoute ce que les adultes disent et peut-être davantage encore ce qu’ils taisent. « J’écoute le monde. » Voilà probablement ce qui rend le personnage aussi attachant. Ses théories peuvent encore provoquer discussions et désaccords, mais la pièce s’intéresse d’abord à la femme et à la genèse de son regard sur l’enfance. Et progressivement, on comprend comment cette petite fille à qui l’on demandait de rentrer dans le rang deviendra celle qui demandera aux adultes d’écouter enfin les enfants.
Le grand bonheur de la représentation vient ensuite de cette incroyable machine à jouer portée par trois brillants interprètes. Sophie Forte traverse Françoise Dolto de l’enfance à la vieillesse avec une facilité presque insolente. Un déplacement, une intonation, une posture suffisent et les années semblent s’abattre ou disparaître de son corps. À ses côtés, Karine Texier et Yann de Monterno, font surgir toute une galerie de personnages avec beaucoup de finesse, d’impertinence et d’ingéniosité. Ils nous emportent aux côtés de chacun de leurs personnages. Ils changent d’âge, de fonction, de tempérament et d’époque avec une rapidité réjouissante. Et souvent, juste un petit accessoire suffit. Le procédé pourrait facilement devenir une démonstration technique. Toutefois, il devient au contraire un formidable terrain de jeu. On oublie progressivement qu’ils ne sont que trois. Les personnages apparaissent, disparaissent, reviennent sous une autre forme et entraînent avec eux une nouvelle période de cette existence foisonnante. Cette virtuosité donne énormément de rythme à la représentation grâce à ce fabuleux tourbillon de métamorphoses. Personne ne cherche à tirer la couverture à soi. Le trio fonctionne parce que chacun nourrit l’autre, se respecte et s’écoute. C’est vraiment plaisant de voir des comédiens prendre autant de plaisir à raconter une histoire ensemble.
L’astucieuse mise en scène d’Éric Bu achève de transformer cette biographie en véritable objet théâtral réjouissant. Les temporalités se croisent sans nous perdre et le passé semble constamment dialoguer avec le présent avec beaucoup d’intelligence. Nous avançons ainsi moins dans une chronologie que dans une mémoire, avec ses surgissements, ses associations et ses blessures persistantes. La scénographie d’Aurélien Maillé, les lumières de Cécile Trelluyer et la création sonore de Pierre-Antoine Durand participent pleinement à cette fluidité. Une trouvaille en appelle une autre sans écraser le propos. On rit franchement avant d’être cueilli quelques minutes plus tard par une séquence beaucoup plus sensible. Cette alternance évite à la biographie de devenir une succession de dates ou une hagiographie trop sage. Françoise apparaît avec son caractère, ses contradictions et cette obstination qui lui permettra de défendre une conception alors révolutionnaire : considérer l’enfant comme une personne à laquelle il faut parler. Et aussi d’être femme libre et autonome. Car derrière Françoise Dolto, chacun retrouve un peu l’enfant qu’il a été, celui que les adultes ont écouté, ignoré, compris de travers ou aimé maladroitement.
On quitte alors la salle avec cette drôle d’envie de regarder notre propre enfance autrement et d’écouter avec davantage d’attention celles qui nous entourent aujourd’hui.
Dolto, lorsque Françoise paraît réussit le pari formidable de transmettre une pensée sans sacrifier une seconde le plaisir du théâtre. Le trio de comédiens nous fait rire, nous émeut et nous impressionne par cette succession étourdissante de personnages et d’âges, dans une mise en scène où l’intelligence reste constamment au service de l’émotion. Un spectacle instructif sans être scolaire, populaire sans être simpliste et surtout follement vivant.
Où voir le spectacle?
Au Lucernaire jusqu’au 1er novembre 2026