
Adapter Nicolas Bouvier au théâtre, c’est déjà accepter de partir sans carte très précise et avec quelques risques de se perdre en route. Le Poisson-scorpion possède la solitude, la maladie, les fantômes, les blattes, la moiteur et les tourments d’un homme arrivé au bout du voyage et peut-être un peu au bout de lui-même. Samuel Labarthe porte avec brio les mots d’un aventurier hors du commun.
Il faut commencer par saluer l’audace. Porter Le Poisson-Scorpion sur un plateau n’a rien d’une promenade touristique et transformer une œuvre aussi intérieure en matière théâtrale constitue forcément une prise de risque. Le protagoniste est isolé, malade, épuisé, perdu dans une petite chambre où sa solitude semble progressivement contaminer le monde qui l’entoure. Il y a là une matière sombre, presque hallucinatoire, qui devrait nous happer. Les mots racontent les tourments. On les entend. On les comprend. On mesure même combien ils sont importants. Et pourtant… quelque chose ne passe pas. La souffrance nous est racontée plutôt qu’elle ne nous atteint. On reste installé sur le bord du chemin à écouter le travail de réécriture raconté par un excellent comédien. C’est d’autant plus frustrant qu’il est difficile d’identifier précisément ce qui bloque. Rien n’est véritablement mauvais, rien ne provoque de rejet, aucune énorme erreur ne vient expliquer cette distance. La mayonnaise refuse simplement de prendre. On aimerait entrer dans cette chambre, sentir l’enfermement, l’épuisement, l’humidité et cette lente dérive intérieure jusqu’au déclic. On demeure spectateur d’un homme qui nous les raconte. Et dans une œuvre où l’expérience intime compte autant, cette petite vitre invisible finit par devenir une sacrée épaisseur.
Samuel Labarthe, lui, ne ménage pas ses efforts. Il met du cœur, de la précision et toute sa maîtrise au service de cette langue. Il sait faire entendre une phrase, installer un silence, donner de l’importance à un détail et faire exister cet homme rongé par la solitude. On perçoit son investissement et surtout son respect immense pour le texte ainsi que ses déplacements dans l’espace. Son personnage entretient même une relation singulière avec les blattes qui partagent sa chambre, comme si ces créatures peu recommandées par les guides touristiques étaient devenues ses dernières colocataires, voire ses dernières et très fidèles compagnes d’infortune. C’est peut-être là que l’isolement apparaît le plus concrètement, lorsque l’humain s’est tellement éloigné des autres que les insectes finissent par constituer une présence. Il y a quelque chose de triste, de bizarre et presque tendre dans ce compagnonnage forcé. Samuel Labarthe parvient à faire entendre cette étrangeté aidé par des projections et un animal en plastique échoué au fond de sa tasse. Mais là encore, malgré son engagement, on reste à l’extérieur. C’est une sensation assez ingrate, car on peut reconnaître pleinement la qualité du travail et attendre malgré tout cette secousse émotionnelle qui ne vient pas. Le voyage intérieur de Bouvier semble immense et depuis mon fauteuil, on n’en aperçoit que les contours.
La mise en scène tente pourtant de nous immerger dans cet univers. Quelques images projetées viennent ouvrir la petite chambre vers l’ailleurs, la musique cherche à installer une atmosphère et même la pluie se fait entendre. Sur le papier, tous les ingrédients sont présents. Sur scène, ils paraissent parfois trop attendus. La musique accompagne davantage qu’elle ne raconte et semble emprunter exactement le chemin sonore que l’on imaginait avant même qu’elle commence. La pluie devrait apporter la moiteur, l’enfermement, peut-être même une sensation physique et son bruit reste trop standard comme ce que l’on pourrait entendre chez soi. Quant aux projections, elles proposent des échappées visuelles sans parvenir complètement à agrandir l’espace mental du personnage. On voit l’intention en faisant en sorte que le spectateur ne soit pas simplement devant un homme disant Nicolas Bouvier, créer autour de lui un environnement susceptible de nous absorber. Seulement, l’immersion ne se décrète pas. À force de vouloir accompagner les mots, les différents éléments semblent parfois les illustrer plutôt que leur opposer une véritable force théâtrale. Or ce texte aurait peut-être besoin d’être davantage bousculé, incarné, sali, rendu presque inconfortable. Quelque chose qui nous fasse éprouver cette chambre au lieu de simplement la regarder. La solitude est là. La tristesse est là. Les blattes sont là. Les tourments aussi. Tout est présent et paradoxalement, le voyage peine à commencer.
Le Poisson-scorpion laisse donc une impression étrange, celle d’un rendez-vous que l’on aurait sincèrement voulu réussir. Samuel Labarthe défend avec talent et générosité une adaptation courageuse d’un texte qui ne se laisse évidemment pas domestiquer facilement par le théâtre. On est resté à quai, admiratif du voyage proposé, sans parvenir à monter complètement à bord.
Où voir le spectacle?
Au Théâtre de poche jusqu’au 3 janvier 2027