
On nous a tellement raconté la guerre avec des hommes en uniforme qu’on finirait presque par croire que les femmes avaient gentiment attendu la Libération à la maison. Les Rochambelles viennent remettre quelques pendules historiques à l’heure en racontant l’incroyable destinée de trente femmes qui ont conduit leurs ambulances jusque sur le front et participé à la Libération de la France. Une histoire de courage, de détermination et d’émancipation qu’il était grand temps de sortir de l’angle mort de notre mémoire collective.
Tout commence en 1939 avec Jacqueline, alors à New York, et sa rencontre avec Florence Conrad, riche Américaine à l’idée complètement folle pour l’époque : constituer une unité féminine d’ambulancières de front. C’est ainsi que naît l’aventure des Rochambelles, ces trente volontaires qui intégreront la 2e DB et débarqueront en Normandie. Ce que la pièce raconte formidablement, c’est qu’avant même d’affronter la guerre, ces femmes doivent mener une autre bataille, celle pour avoir simplement le droit d’être là. On doute de leurs capacités, on tente de les décourager, on les tient à distance et leur présence dans un univers militaire masculin semble parfois constituer un problème plus préoccupant que leurs compétences. Alors elles prouvent encore et encore. Elles conduisent, interviennent, apprennent à réparer leurs véhicules et vont chercher les blessés au plus près des combats. Pas exactement une promenade dominicale avec panier en osier. Leur courage n’a rien de décoratif. Ces femmes savent qu’en prenant la route, elles peuvent ne pas revenir. Et pourtant elles repartent. C’est cette détermination que Valérie Demay remet au centre de l’Histoire, avec d’autant plus de force que sa propre grand-mère, Gabrielle « Crapette » Demay, faisait partie de cette unité et fut décorée, comme Jacqueline Fournier, de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur. Derrière la grande épopée militaire, il y a donc une transmission familiale et une volonté essentielle en rendant enfin visibles celles que le récit collectif a beaucoup trop facilement laissées dans l’ombre.
La mise en scène de Merryl Beaudonnet et Charlotte Bigeard donne à cette aventure une énergie presque cinématographique sans chercher à transformer le plateau en musée de la Seconde Guerre mondiale. Trois structures roulantes suffisent pour faire apparaître une péniche, un bateau, un lieu de formation ou un nouvel espace de combat et tellement d’autres espaces. Elles bougent, se recomposent et accompagnent cette sensation permanente de déplacement car ces femmes sont toujours en route. Elle iront jusqu’au bunker d’Hitler avant d’aller en Indochine. Quelques éléments ingénieux comme les bidons sur lesquels apparaissent un nom de ville et une date donne à voir un ailleurs invisible. La scénographie de Pierre Mengelle, les lumières de Denis Schlepp et la musique originale de Mathias Louis participent à cette volonté de raconter la guerre avec des outils résolument théâtraux. Les scènes de tension prennent de l’ampleur sans nécessiter trois chars Sherman garés dans les coulisses du théâtre. Et surtout, les interprètes se donnent complètement. Marie Benati, Déborah Chantob, Merryl Beaudonnet, Aurélia Poirier, Caroline Archambault, Damien Bellard et Franck Gervais, font exister des personnalités différentes plutôt qu’un bloc uniforme de femmes courageuses et de militaires. On ressent les peurs, les engueulades, les élans, les fragilités et cette solidarité qui se construit parce qu’elles savent parfaitement qu’elles doivent être encore meilleures pour obtenir une reconnaissance que l’on accorde plus spontanément à leurs homologues masculins.
Le seul petit point négatif à dire repose sur un petit élément. Il surprend car leur histoire est suffisamment extraordinaire pour se suffire à elle-même. Les garçons, les amoureux, les amants et le désir qu’elles provoquent chez les hommes occupent beaucoup de place. Bien sûr, ces femmes avaient une vie sentimentale, des désirs et des histoires d’amour et les effacer sous prétexte d’en faire des héroïnes serait tout aussi artificiel. Mais à plusieurs reprises, on aurait aimé que le récit fasse davantage confiance à leur sororité, à leurs amitiés, à leurs compétences, à leur complicité et à la solidarité particulière qui devait naître entre trente femmes obligées de conquérir leur place dans une armée pensée par et pour les hommes. Elles n’ont pas besoin d’être désirées pour devenir intéressantes. Elles n’ont même pas besoin d’être exceptionnelles parce qu’elles feraient aussi bien que les hommes. Elles réparent un moteur parce que c’est nécessaire, conduisent une ambulance parce que c’est leur mission et ramassent des blessés sous le feu parce qu’elles en ont le courage et les compétences. Point. Heureusement, la pièce leur offre suffisamment de scènes où elles existent entre elles pour que cette dimension collective ne disparaisse pas, bien au contraire. Et le fameux test de Bechdel peut dormir tranquille, il devrait survivre à la soirée. Cette réserve rend presque plus évidente encore l’importance du sujet, que raconter les femmes dans l’Histoire suppose aussi de leur permettre d’exister autrement que dans leur relation aux hommes.
C’est finalement là que Les Rochambelles trouve sa nécessité. Pendant longtemps, notre imaginaire de la guerre s’est construit autour du soldat, du résistant, du général, du héros — masculin presque par défaut — alors que des femmes ont elles aussi pris des risques, résisté, soigné, transporté et combattu. Les Rochambelles furent peu nombreuses, ce qui rend d’autant plus précieux le fait de conserver leurs récits plutôt que de laisser leur trace s’effacer. La pièce ne prétend pas remplacer une histoire des hommes par une histoire des femmes. Elle remet simplement dans le cadre celles qui en avaient été sorties. La mémoire tient parfois à cela, quelqu’un raconte et quelqu’un d’autre décide que cette parole mérite de continuer son chemin. Cela nous fait penser au programme des WASPs (Women Airforce Service Pilots) dirigé par Jackie Cochran aux Etats-Unis. Le théâtre devient alors un magnifique relais. Ces femmes que l’on voulait dissuader, séparer, remettre à leur place prennent aujourd’hui possession d’un plateau et nous obligent à regarder ce qu’elles ont accompli. Quelle incroyable revanche.
Les Rochambelles rend donc un hommage nécessaire à trente femmes dont le courage n’a rien à envier aux héros masculins qui occupent depuis des décennies nos livres d’Histoire. La force de leur engagement, l’ingéniosité de la mise en scène et l’investissement formidable des comédien.ne.s emportent la soirée. Surtout, on ressort avec une envie très simple, que ces femmes ne retournent plus jamais dans l’ombre.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Michel jusqu’au 20 décembre 2026