Guy de Maupassant aurait probablement adoré assister à cette joyeuse prise de pouvoir. Ses petites femmes quittent les pages, retroussent leurs jupons et s’emparent de la scène avec une insolence absolument réjouissante. Drôles, libres, sensuelles et délicieusement imprévisibles, elles transforment le XIXᵉ siècle en une formidable fête théâtrale engagée.

Roger Défossez pioche dans plusieurs nouvelles de Guy de Maupassant pour faire surgir quatre femmes qui parlent d’amour, de désir, de mariage, d’hommes et surtout de liberté. Céleste, Hortense, Coralie et Charlotte dite Zoé ne sont surtout pas de fragiles créatures attendant gentiment qu’un monsieur décide de leur avenir. Elles observent, séduisent, rusent, se trompent parfois et savent parfaitement que les hommes peuvent devenir de formidables terrains d’expérimentation. Sous la plume de l’auteur, le couple n’a d’ailleurs rien d’un long fleuve tranquille. C’est plutôt une rivière avec quelques rapides, beaucoup de remous et un mari qui risque régulièrement de boire la tasse. Sous cette apparente légèreté se cachent des femmes qui réfléchissent très sérieusement à leur condition et à la manière de reprendre la main sur leur existence. L’adaptation révèle ainsi une étonnante modernité derrière les corsets et les bonnes manières. Les conventions sociales sont là, la morale surveille encore tout ce petit monde, pourtant ces dames possèdent une redoutable capacité à trouver les interstices de liberté et d’espoir. Et quel bonheur de les regarder s’y engouffrer avec autant de joie et de rires.

Ce qui séduit, c’est cette impression que Maupassant s’amuse avec nous depuis plus d’un siècle. Son regard sur les rapports amoureux, le désir, les apparences et les arrangements conjugaux conserve une saveur étonnante. Le rire vient des situations, des caractères, des confidences et de cette formidable capacité des quatre comédiennes à installer une complicité avec la salle. Quelques anachronismes viennent joyeusement bousculer le XIXe siècle et rappellent que l’on n’est surtout pas venu visiter un musée. On savoure également les passages musicaux, qui prolongent cette sensation de fête permanente sans transformer la pièce en comédie musicale. Tout circule avec naturel. Une histoire chasse l’autre, un éclat de rire laisse apparaître une petite blessure, une confidence devient une nouvelle occasion de célébrer l’indépendance.

La réussite tient surtout aux quatre interprètes : Eurydice El-Etr ou Nancy Loïs selon les représentations, à la flamboyante de Marie Grach, Karine Pinoteau et Alexandra Sarramona. Elles incarnent, chantent, dansent, changent de registre et semblent prendre un plaisir fou à être ensemble. Cette gaité devient immédiatement contagieuse. Gwenhaël de Gouvello orchestre cette joyeuse bande avec une mise en scène pleine de mouvement, d’élégance et de petites trouvailles qui dynamisent ce moment entre femmes mariées. Cette allégresse d’être ensemble est communicative avec le public. Les rires raisonnent de joie de vivre et on vient à rire avec elles. On se laisse porter par tous ces moments précieux, festifs et qui rendent la vie belle. Les sourires sincères émergent sur les visages et ils restent présents lorsqu’on sort de la salle. Les applaudissements des plus chaleureux clôturent ce moment d’une grande beauté.

Les Petites Femmes de Maupassant est une petite explosion de bonne humeur enveloppée dans de très beaux courageux jupons. Quatre comédiennes épatantes rendent à ces héroïnes toute leur insolence, leur sensualité et leur liberté avec une complicité réjouissante. Coup de cœur pour cette parenthèse drôle, pétillante et terriblement vivante qui donne une furieuse envie de rouvrir Maupassant.

Où voir le spectacle? 
Au Lucernaire jusqu’au 23 août 2026

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