
Au théâtre du Rond-Point, Edith Beale au Reno Sweeney nous plonge dans un univers queer, déjanté et mélancolique autour des mythiques Big et Little Edie Beale. Entre cabaret new-yorkais, chansons et fragments de mémoire, Pierre Maillet tente un pari artistique aussi ambitieux qu’inclassable. Une proposition fascinante par moments, qui laisse aussi une impression plus contrastée.
Le point de départ possède quelque chose de profondément romanesque. Inspirée du documentaire Grey Gardens des frères Maysles et de L’Art de la chute de Sara Stridsberg, la pièce raconte le destin des deux Edith Beale, mère et fille, héritières déchues de l’aristocratie américaine devenues figures marginales et cultes de la contre-culture new-yorkaise. Toutes deux chanteuses, parentes de Jacqueline Kennedy Onassis, elles finiront reclues dans leur immense demeure délabrée des Hamptons, entourées d’animaux, de souvenirs et de regrets. L’idée de faire revivre ces femmes libres et extravagantes dans l’univers du Reno Sweeney, célèbre cabaret queer new-yorkais, intrigue immédiatement. Le mélange entre théâtre, cabaret et performance musicale crée plusieurs moments de grâce où l’on retrouve toute la folie et la singularité des deux Edith. Les chansons, les récits de vie et les apparitions successives composent une galerie de personnages fantasques et touchants qui captent régulièrement l’attention. Toutefois, cela aurait mérité de durée un peu moins de 2h50.
La mise en scène de Pierre Maillet déborde d’idées visuelles, musicales et théâtrales. Toute l’équipe joue, chante, danse et participe à cette grande fête étrange où les frontières entre fiction et cabaret deviennent floues volontairement. Le répertoire musical, qui traverse aussi bien les années folles que la country américaine, apporte beaucoup d’énergie et de folie à la représentation. Certaines séquences musicales emportent véritablement le public grâce à leur fantaisie et leur liberté de ton. Cela se fait même avant le début du spectacle avec des morceaux de la culture populaire où tout à chacun peut chanter. Une belle mise en bouche. Pourtant, l’ensemble donne aussi parfois l’impression de rester coincé entre deux formes, sans vraiment trouver la forme adéquate. Le cabaret semble retenu par des impératifs narratifs qui l’empêchent de devenir totalement sauvage et punk, tandis que les enjeux dramatiques de la pièce s’effacent souvent derrière l’esthétique très performative du plateau. Cette tension crée une sensation étrange. On admire constamment les intentions artistiques sans toujours parvenir à être pleinement embarqué émotionnellement. Plusieurs scènes séduisent autant par leur atmosphère, leur audace et leur singularité marquée.
Ce qui emporte malgré tout l’adhésion, c’est l’investissement total de la troupe. Chaque interprète semble habiter ce cabaret fantasque avec une immense générosité et une vraie joie de jeu, de partage. On ressort particulièrement marqué par Thomas Jubert et Luca Fiorello. Tous deux impressionnent par leur polyvalence : ils chantent, jouent de plusieurs instruments, incarnent différents personnages et passent d’un registre à l’autre avec aisance. Leur énergie espiègle et leur folie douce apportent beaucoup de vitalité. Ils réussissent à créer des moments singulier et drôlatique où l’on retrouve enfin toute la liberté annoncée par le projet. Autour d’eux, les Cowboys Électriques participent pleinement à cette ambiance hybride entre concert underground et théâtre expérimental. L’ensemble déborde d’envie, d’excès et d’amour pour ces figures féminines hors normes.
Edith Beale au Reno Sweeney séduit par son ambition artistique et son amour sincère des marges et des contre-cultures. La proposition fascine souvent par sa liberté musicale et visuelle, même si son équilibre dramaturgique reste parfois fragile. Un spectacle singulier, foisonnant et généreux, porté par une troupe intensément vivante.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 31 mai 2026