
Défoncé frappe comme une décharge électrique. Guitare saturée, rage punk et parole brute se mêlent dans le récit touchant de François Créton, qui transforme son histoire personnelle en cri de survie profondément humain. Une claque rock’n roll, violente et lumineuse à la fois.
L’affiche annonce la couleur. Le visage marqué de François Créton raconte déjà quelque chose des excès, des blessures et des nuits sans sommeil. Puis les premières notes de guitare électrique explosent très fortement et l’on comprend immédiatement que la soirée ne cherchera jamais le confort. Très vite, l’artiste plonge dans ses souvenirs d’enfance, d’adolescence et d’homme. Les violences sexuelles commises par un religieux, le pensionnat, de clients qui paient, les humiliations, la brutalité et celle des autres adolescents apparaissent frontalement, sans détour inutile. Le récit impressionne par sa sincérité totale et directe. Il parle avec une détermination troublante de ce qui aurait pu le détruire définitivement : l’alcool, les drogues, la prostitution, les rencontres avec des adultes prédateurs et ce besoin constant d’anesthésier la douleur ainsi que la peur. Cette parole n’a pourtant rien d’écrasant. Le punk rock apporte une énergie vitale qui transforme peu à peu le chaos en une forme de résistance joyeuse et radicale.
L’une des grandes forces de Défoncé réside dans sa capacité à parler des violences subies par les garçons avec une honnêteté rare. François Créton interroge directement cette société masculiniste où les hommes devraient tout encaisser sans jamais montrer leurs émotions et poser des mots. Le silence imposé aux victimes traverse toute la pièce. Le pensionnat protège les agresseurs, les autres ferment les yeux, les humiliations deviennent normales et secrètes. Cette mécanique de domination apparaît avec une grande lucidité et une colère profondément légitime. Ce qui bouleverse aussi, c’est la manière dont il raconte le besoin de parler encore et encore pour tenir debout. Comme dans les réunions des alcooliques anonymes, répéter son récit devient une manière de reprendre possession de sa vie, de son histoire et de mettre à distance les souvenirs les plus sombres. Le texte ne cherche jamais à idéaliser la reconstruction, bien au contraire. Vouloir changer semble possible, changer réellement demande un combat permanent et difficile. Puis arrivent les enfants, l’amour, le désir de transmettre autre chose que la violence reçue. Cette évolution donne au récit une immense puissance émotionnelle sans jamais tomber dans le pathos gratuit et larmoyant.
François Créton occupe la scène avec une présence impressionnante. Il parle, joue, chante et balance son histoire avec une énergie presque sauvage qui capte immédiatement l’attention. On sent qu’il ne cherche pas à séduire le public, seulement à être vrai. Cette sincérité crée une proximité très forte. Les moments de rage alternent avec des instants d’humour noir, des souvenirs absurdes ou des phrases simples qui résonnent longtemps après la représentation.
Le punk rock accompagne parfaitement cette trajectoire de vie cabossée. Les moments de guitares saturées deviennent un prolongement direct de la colère intérieure et de cette envie furieuse de continuer malgré tout. C’est une soupape de sécurité. Ce qui reste surtout, c’est cette célébration inattendue de la vie. Après avoir traversé tant d’horreurs, il choisit finalement la joie, la transmission et la liberté. Il raconte qu’avoir soif peut simplement signifier boire de l’eau. Une phrase toute simple qui résume peut-être l’immense chemin parcouru. Un spectacle nécessaire, qui donne envie de parler, de dénoncer et de refuser enfin le silence.
Défoncé est une expérience théâtrale aussi brutale que profondément vivante. François Créton transforme ses blessures en une parole puissante, rock et profondément humaine. Une soirée coup de poing qui célèbre la survie, la musique et la liberté de dire enfin les choses.
Où voir le spectacle?
Au théâtre de Belleville jusqu’au 31 mai 2026 puis direction Avignon.