
À l’heure où les démocraties vacillent, certains spectacles frappent là où ça fait mal. Le Parfait Manuel – À l’usage des futurs dictateurs promet une satire grinçante et salutaire. Mais entre lucidité politique et dispersion scénique, l’expérience laisse un goût contrasté.
Il y a quelque chose de profondément nécessaire dans l’idée de départ. Mariana Lézin et Paul Tilmont l’ont compris avant beaucoup d’autres : la dictature de demain ne débarquera pas dans le fracas des chars. Elle sera élue démocratiquement, acclamée, relookée par une actrice célèbre et financée par un magnat des médias. Le scénario n’est pas une fiction. Il se déroule sous nos yeux depuis quelques années, dans des pays que l’on croyait immunisés. Quand des milliardaires d’extrême droite s’emparent des chaînes de télévision, des journaux et des espaces culturels, quand les débats deviennent des arènes d’opinion, avec des propos remplis de haine et de fake news, les libertés fondamentales deviennent des options révisables. Le spectacle s’appuie sur une analyse rigoureuse de ces mécanismes : comment on rend l’extrême droite sympathique, comment on instrumentalise les colères légitimes, comment on fabrique un « homme du peuple » sur mesure. L’argument du « on n’a jamais essayé » appliqué au populisme autoritaire est démontré avec une ironie mordante. Le problème, c’est que savoir quelque chose et le faire sentir en salle sont deux exercices très différents et le spectacle ne réussit pas toujours le second.
Le spectacle démarre avec une efficacité redoutable. Trois comédiens, en costumes coordonnés, investissent la scène avec une énergie communicative, entonnant “Willkommen, bienvenue, welcome” qui installe immédiatement un climat ironique et inquiétant. Le parallèle avec une montée insidieuse du pouvoir est limpide. On est happé. Pauline Vaubaillon, Paul Tilmont et Brice Cousin s’investissent vraiment, passent de l’humour au drame avec une aisance, incarnent leurs personnages — Lui l’apprenti despote, Elle l’actrice charismatique qui maîtrise la séduction, Al le magnat des médias — avec une conviction qui ne faiblit pas. La musique de Nicolas Repac donne au spectacle un rythme pop et mordant. Les intermèdes vidéo, les marionnettes, les irruptions comiques — tout cela fourmille d’inventivité. On sent une compagnie qui travaille vraiment, qui a réfléchi à son sujet, et qui s’y engage avec une honnêteté totale. L’intention ne fait jamais défaut.
Progressivement, quelque chose se défait. Le spectacle tire trop de fils rouges en même temps et finit par s’y perdre — et nous avec. La fiction du président-dictateur aux mutations génétiques qui apparaît en cours de route laisse perplexe : l’effet dystopique est recherché, l’image peut-être symbolique, mais concrètement on décroche. Certaines scènes de harcèlement sexuel sont esquissées puis abandonnées sans qu’on comprenne où elles mènent. Il y a probablement des références, des clins d’œil, des niveaux de lecture auxquels on n’a pas accès et passer à côté de la moitié des signaux émis par un spectacle est une expérience frustrante. On retrouve son attention vers la fin, quand le propos se recentre et c’est là qu’on mesure ce qu’aurait pu être la soirée entière si elle avait été resserrée. Ce spectacle existe et c’est déjà précieux. Dans un pays qui bascule, ce genre de prise de parole théâtrale compte. On peut se demander, d’ailleurs, combien de temps encore ce type de spectacle pourra exister sans entraves. La question, elle n’est pas rhétorique.
Au théâtre de Belleville jusqu’au 30 mai 2026