Nos téléphones savent tout de nous. Ils connaissent nos peurs, nos habitudes, nos insomnies, nos envies les plus banales et parfois nos fragilités les plus intimes. Avec Les Vibrations du verre, Igor Kovalsky transforme cette réalité inquiétante en une fable théâtrale vive, accessible et profondément actuelle.

L’idée de départ séduit immédiatement. Kelly est une adolescente comme tant d’autres, happée par son écran et les contenus que les algorithmes lui servent avec une redoutable efficacité. Plus elle regarde, plus ils affinent leur connaissance de ses failles. L’économie de l’attention devient ici un personnage à part entière. Le spectacle évoque les tendances dangereuses qui circulent sur les réseaux, le harcèlement, la difficulté de trouver sa place à l’adolescence, l’ennui, la solitude ou encore le besoin de reconnaissance. Pourtant, il refuse le discours moralisateur. Kelly n’est ni victime idéale ni coupable désignée. Elle avance comme elle peut dans un monde où la connexion permanente est devenue la norme. Lorsqu’elle est privée de téléphone et découvre l’ampleur de l’isolement qui touche aussi ses proches, une question simple surgit : comment refaire société lorsque chacun vit absorbé dans son propre carré de verre ?

L’originalité de la proposition repose largement sur ses intelligences artificielles. Ces trois entités, censées optimiser notre temps d’écran, deviennent peu à peu les personnages les plus attachants de l’histoire. Elles observent les humains avec curiosité, s’interrogent sur leur propre condition et rêvent d’autre chose que d’obéir à leur programmation. Leur solidarité naissante apporte une dimension inattendue au récit. À travers elles, le spectacle s’amuse autant des travers humains que des fantasmes entourant la révolution technologique. Les blagues fonctionnent auprès des spectateurs familiers des codes numériques comme auprès des moins initiés. On rit souvent en reconnaissant nos automatismes : vérifier une notification inexistante, repousser une conversation importante ou préférer le confort de l’écran à la complexité du réel. Le regard porté sur nos contradictions reste tendre mais suffisamment lucide pour nous inviter à interroger nos habitudes et notre relation aux autres.

La troupe s’investit avec une énergie communicative et joyeuse. Margaux Germay, Maria Aziz Alaoui, Oréade Lagrèze Gagneux, Jean Thievenaz et Loïc Azorin multiplient les rôles avec enthousiasme et générosité. Mention particulière à Loïc Azorin dont l’engagement physique impressionne tant il traverse le plateau et la salle avec une intensité constante et engagée. Les costumes sobres des intelligences artificielles, leurs masques neutres et leurs variations vocales permettent de les identifier instantanément. La scénographie imaginée par Léa Tillet se révèle d’une remarquable efficacité. Quelques chaises, un simple papier coloré ou des projections suffisent à faire surgir une salle de classe, une entreprise, un foyer ou un ring de boxe. Tout circule avec fluidité. Le spectacle possède aussi cette qualité précieuse : parler à un public large sans simplifier les enjeux. Adolescents, parents, grands-parents ou simple citoyen y trouveront un écho à leurs propres interrogations.

Les Vibrations du verre est une création généreuse et intelligente qui ose regarder notre dépendance numérique avec humour et bienveillance. Elle nous rappelle que derrière chaque écran se cache un être humain en quête de lien et d’attention. Une proposition encourageante qui donne envie, en sortant, de relever un peu les yeux pour regarder ceux qui nous entourent.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre 13, les 9 et 10 juin 2026 dans le cadre du Prix T13

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