
Vous pensiez qu’il fallait des convictions, un programme solide et quelques bonnes idées pour gagner une élection ? Comme c’est touchant. Avec L’Art d’avoir toujours raison, la compagnie Cassandre nous propose une formation accélérée autrement plus efficace pour apprendre à manier les mots, les images et nos petits cerveaux d’électeurs avec suffisamment d’habileté pour transformer presque n’importe quoi en argument gagnant.
Nous ne sommes d’ailleurs plus vraiment des spectateurs, nous voilà promus futurs candidats venus suivre les précieux enseignements de deux scientifiques du GIRAFE, le Groupe Interdisciplinaire de Recherche pour l’Accession aux Fonctions Électorales. Leur objectif est simple, nous transmettre une méthode permettant de gagner une élection en s’embarrassant le moins possible de cette vieille chose encombrante appelée l’éthique. À partir de là, Sébastien Valignat et Logan de Carvalho construisent une fausse conférence redoutablement efficace. Comment élaborer un programme ? Comment parler lorsqu’on n’a finalement pas grand-chose à dire ? Comment neutraliser le conflit ou construire une communication suffisamment performante pour que la forme prenne gentiment le dessus sur le fond ? Les mécanismes sont décortiqués avec une clarté réjouissante, exemples et projections à l’appui. On rit de bon coeur parce que la démonstration pousse les recettes jusqu’à l’absurde. Mais le rire se coince parfois légèrement dans la gorge lorsque l’on reconnaît des procédés déjà entendus toujours d’actualité. Et c’est là toute l’intelligence du dispositif, nous faire rire de techniques qui fonctionnent précisément parce que nous n’avons pas toujours conscience qu’elles sont utilisées sur nous.
À l’approche de la prochaine présidentielle française de 2027, la représentation prend forcément une couleur particulière. Certaines phrases entendues aujourd’hui ne résonneront probablement déjà plus de la même façon dans quelques mois, lorsque la campagne aura réellement envahi les plateaux de télévision, les réseaux sociaux, les meetings et nos conversations. La pièce ne cherche pas à nous désigner le bon ou le mauvais candidat. Elle fait quelque chose de beaucoup plus intéressant théâtralement, elle aiguise notre vigilance. Derrière un mot rassurant, que cherche-t-on à faire disparaître ? Pourquoi remplacer une expression par une autre ? Comment rendre désirable une idée, déplacer une question embarrassante ou donner l’impression d’avoir répondu sans avoir réellement répondu ? La manipulation commence souvent par le langage, et le spectacle en fait son formidable terrain de jeu. On se surprend alors à enregistrer mentalement certaines techniques en se promettant de tendre l’oreille lorsqu’un responsable politique ou manager les utilisera. Voilà une comédie dont les effets risquent donc de se prolonger longtemps après les applaudissements. La prochaine fois qu’un candidat commencera une phrase, il se pourrait bien qu’un petit voyant GIRAFE s’allume quelque part dans notre tête. D’autant plus, que le texte du spectacle va prochainement sortir.
La réussite tient aussi à la forme choisie. Plutôt qu’une satire politique traditionnelle, L’Art d’avoir toujours raison emprunte les codes d’une formation à destinations de responsable d’entreprises et politique, très sérieuse pour mieux les dynamiter de l’intérieur. Le duo joue avec cette posture d’experts capables de nous présenter les pires entourloupes avec le calme rassurant de personnes venues nous expliquer un graphique Excel, des articles ou des archives audio vraies. L’utilisation des écrans, des données et des exemples nourrit cette illusion de formation parfaitement professionnelle et donne beaucoup de rythme à une proposition pourtant dense. Maïa Le Fourn et David Guez sont précis, maîtrisent le rythme et s’investissent dans leur rôle. Cette énergie permet vraiment d’apporter de la vraisemblance à la représentation. On apprend sans avoir l’impression d’assister à un cours et l’on rit sans que l’humour ne vide le propos de sa substance. C’est même l’inverse, plus la mécanique paraît drôle, plus on réalise combien elle peut être redoutable pour entrer dans une véritable campagne. On ne regardera jamais totalement de la même manière certaines affiches, certains slogans ou ces magnifiques réponses politiques qui réussissent l’exploit de durer trois minutes sans rencontrer la question posée.
L’Art d’avoir toujours raison est drôle, intelligent, documenté et surtout terriblement bien placé dans le calendrier. À mesure que 2027 approchera, ses mécanismes de manipulation et ses jeux sur le langage risquent de trouver des échos de plus en plus savoureux dans l’actualité politique. Une excellente comédie qui nous fait beaucoup rire tout en nous offrant quelque chose d’encore plus précieux à la sortie : l’envie d’écouter, de questionner et de ne plus avaler les mots vider de leur sens aussi facilement.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Tristan Bernard jusqu’au 19 décembre 2026