Pour ressusciter Thérèse d’Avila, il fallait déjà avoir une sacrée foi dans le théâtre. Lui rendre ses morceaux de corps éparpillés en reliques, la propulser plusieurs siècles plus tard et confier cette aventure complètement folle à Estelle Meyer, là, on commence sérieusement à crier au miracle. Je meurs de ne pas mourir (Les deux vies de Thérèse) est un ovni joyeux, insolent, mystique et furieusement audacieux qui ose tellement de choses qu’on finit par se demander quelle idée va encore pouvoir surgir du plateau.

Tout commence par une situation assez extraordinaire. Thérèse d’Avila revient parmi nous, 500 ans après sa mort et découvre que son corps n’est plus vraiment… son corps. Après sa mort, ses reliques ont été dispersées et voilà notre sainte contrainte de récupérer ses différents morceaux avant d’envisager cette deuxième vie. Rien que ce point de départ donne le ton du texte de Paco Bezerra. Le sacré va joyeusement se faire bousculer. Cette femme du XVIᵉ siècle, mystique, écrivaine, réformatrice et première femme proclamée docteure de l’Église, devient une formidable voyageuse contemporaine. Elle traverse les marges de la société espagnole, rencontre d’autres exclus, se confronte à notre époque et découvre de nouvelles manières de faire communauté. Elle peut même passer par le stand-up avant que l’électro ne vienne sérieusement secouer festivement la cérémonie. On rit beaucoup devant cette collision des siècles, sans que jamais Thérèse soit transformée en simple prétexte comique. Sa liberté, son rapport à la foi, son rejet de l’homme, son désir et sa résistance à l’autorité continuent de traverser cette nouvelle existence. Le religieux rencontre le féminisme, le mystique percute le trivial et la sainte descend de son piédestal pour redevenir une femme qui cherche sa place parmi les vivants ordinaires. C’est fou, libre, parfois délicieusement irrévérencieux et surtout incroyablement vivant.

Et puis il y a l’extraordinaire et la fabuleuse Estelle Meyer.  Seule en scène, elle semble pourtant arriver accompagnée d’une foule entière tant elle remplit l’espace par sa voix, son corps et son incroyable présence. Elle chante, conte, raconte, interpelle, danse, se métamorphose, nous regarde et nous embarque dans des directions que l’on n’avait absolument pas vues venir. On connaît sa puissance vocale, mais ici elle semble pouvoir passer en quelques secondes de la ferveur mystique à une drôlerie presque désarmante. Thérèse peut être lumineuse, paumée, exaltée, terriblement terrestre puis soudain ailleurs. Estelle Meyer ne cherche surtout pas à fabriquer une sainte bien propre destinée à rester dans sa vitrine. Elle lui donne de la chair, du désir, de l’humour, des contradictions et une énergie phénoménale. Et lorsqu’elle chante sur la création musicale électro de Deena Abdelwahed, la cérémonie change encore de nature. On était venu au théâtre, nous voilà quelque part entre une messe, un concert, une performance et une rave mystique. Rien n’est gratuit tant l’interprète possède cette capacité rare à relier les propositions les plus improbables. On accepte de la suivre parce qu’elle y croit totalement. Estelle Meyer est époustouflante, généreuse, drôle et magnétique. Elle possède le pouvoir phénoménal de transformer l’excès en évidence.

La metteure en scène et scénographie Aurélia Lüscher ne semble avoir peur de rien et c’est précisément ce qui rend cette proposition aussi stupéfiante. Le plateau devient un laboratoire où l’on peut ressusciter, bricoler du sacré, jouer avec les corps, les apparitions, la lumière, le son et même la magie, Chaque nouvelle trouvaille donne l’impression que les règles viennent encore de changer. L’audace devient le langage même de cette deuxième vie. Le dispositif rappelle constamment que nous sommes au théâtre et que, dans cet endroit étrange, ressusciter une sainte devient finalement une opération tout à fait raisonnable. On savoure la fabrication autant que l’illusion. Les créations sonores de Nicolas Hadot, les lumières de Julien Boizard, les costumes de Léa Gadbois-Lamer et le travail visuel mené avec Arnaud Louski-Pane et Cécile Kretschmar participent à cette réjouissante cérémonie collective. Aurélia Lüscher ose le mélange, les ruptures et les images sans chercher à rendre Thérèse raisonnable. On ne sait jamais vraiment quelle forme prendra la minute suivante, et cette imprévisibilité procure un plaisir immense. Voilà une mise en scène qui ne se contente pas d’accompagner un texte, elle lui construit un nouveau corps.

Je meurs de ne pas mourir porte merveilleusement son titre car Thérèse revient à la vie et le théâtre avec elle semble soudain capable de toutes les folies. Estelle Meyer est exceptionnelle et Aurélia Lüscher signe une mise en scène d’une liberté et d’une inventivité captivante qui donnent furieusement envie d’applaudir l’audace.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de la Bastille jusqu’au 30 septembre 2026

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