Il fallait quand même une sacrée audace pour regarder une crevette et se dire : « Tiens, elle ferait une excellente comédienne. » Hotel Modern ne s’est pas contentée d’en engager une, elle en convoque des centaines et leur confie le soin de rejouer nos petites et grandes aventures humaines. Histoires de crevettes est aussi improbable que réjouissant. Un théâtre d’objets complètement décalé où les crustacés ont manifestement beaucoup plus de choses à raconter que prévu.

Oubliez l’assiette de fruits de mer. Ici, la crevette a une carrière, une famille, des loisirs et visiblement un agenda beaucoup plus rempli que le nôtre. On la retrouve à un enterrement, sur une plage, autour d’un ring de boxe ou embarquée dans une fusée prête à décoller, avant qu’une autre situation ne vienne déjà chambouler ce minuscule monde. Hotel Modern ose absolument tout et c’est ce qui rend l’expérience si savoureuse. Quelques crevettes, des objets bricolés et voilà qu’une société entière apparaît devant nous. Le plus drôle reste notre facilité déconcertante à accepter la proposition. Il suffit de quelques secondes pour ne plus voir un crustacé séché manipulé par un humain, mais un personnage auquel on prête des intentions, des émotions et même un sacré caractère. On s’inquiète pour lui, on rit de ses mésaventures et l’on finit presque par oublier qu’en temps normal son principal projet professionnel consiste plutôt à terminer dans une mayonnaise. Les situations s’enchaînent avec une liberté délicieuse, passant du quotidien au complètement absurde sans demander la permission. La naissance côtoie la mort, les loisirs rencontrent le travail, la fête succède au drame. Toute une vie tient soudain entre deux pinces. Il fallait être sacrément culotté pour faire des crevettes les vedettes d’un plateau. Il fallait surtout énormément de talent pour nous convaincre qu’elles méritaient les applaudissements.

On prend plaisir à regarder la magie se fabriquer sous nos yeux. Pauline Kalker, Arlene Hoornweg et Herman Helle manipulent leurs minuscules interprètes à vue tandis que leurs aventures sont filmées puis projetées sur grand écran. Arthur Sauer accompagne cette agitation avec une création musicale et sonore réalisée en direct aussi bien à partir d’objets que d’instruments. Aucun effort pour nous cacher les ficelles et c’est justement très plaisant. Notre regard navigue constamment entre la table où quelques centimètres de décor sont bricolés et l’écran où cette miniature devient soudain un véritable paysage. Une caméra se rapproche et trois crevettes posées dans un décor prennent instantanément des proportions de vedettes hollywoodiennes. On observe les mains des manipulateurs, puis on les oublie. On voit le truc, mais on tombe quand même dans le panneau avec un plaisir enfantin. Même les sons deviennent un spectacle dans le spectacle. Rien n’essaie de faire illusion au sens traditionnel. Tout nous montre au contraire combien l’illusion est artisanale. Cette simplicité apparente demande une précision folle. Un déplacement minuscule, un cadrage, un bruit et nous voilà ailleurs. À l’heure des images numériques parfaites, voir quelques artistes fabriquer tout un monde avec leurs mains possède quelque chose de délicieusement insolent.

Et puis, mine de rien, ces petites bêtes finissent par nous ressembler beaucoup. Hotel Modern leur fait traverser les grands rendez-vous de l’existence comme les moments les plus insignifiants : elles naissent, travaillent, aiment, s’amusent, se battent, se réunissent et meurent. C’est là que la plaisanterie devient plus maligne qu’elle n’en avait l’air. Pourquoi une crevette assistant à un enterrement nous paraît-elle aussi drôle ? Probablement parce que derrière ses antennes, c’est notre propre cérémonie que nous reconnaissons. La réduction d’échelle rend nos habitudes soudainement étranges. Nos rituels les plus sérieux deviennent légèrement ridicules, nos occupations essentielles paraissent dérisoires et notre formidable agitation humaine tient finalement sur le coin d’une table. L’humour peut être potache, noir, parfois franchement bizarre, puis une image inattendue fait surgir une vraie poésie ou quelque chose de dérangeant. On ne sait jamais exactement quelle drôle d’existence va apparaître dans la séquence suivante. Et lorsque ces minuscules personnages nous renvoient nos propres comportements, une question assez vexante finit par se poser : sommes-nous réellement beaucoup plus raisonnables et moins étranges qu’eux ?

Histoires de crevettes est un merveilleux grain de folie théâtrale, de ceux qui prouvent qu’une idée totalement saugrenue peut devenir une formidable machine à imaginer. Hotel Modern transforme quelques tables, des miniatures, des caméras, des sons et une armée de crustacés en un monde entier, drôle, poétique et délicieusement foutraque. Après ça, difficile de regarder une crevette de la même façon… et franchement, tant mieux.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 27 septembre 2026

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