Et si Mai 68, n’avait pas duré qu’1 mois et ne s’était pas fait gentiment rangé dans les livres d’Histoire ? Et si René Dumont avait été élu président en 1974 ? Avec France-Fiction, la compagnie Les Unes et Les Autres attrape notre grande Histoire nationale, la secoue très fort et la réécrit dans une uchronie complètement survoltée, féministe, écologique, politique et furieusement drôle. Un spectacle qui donne autant envie de rire que de croire à nouveau aux possibles.

Ici, Mai 68 ne se termine pas comme prévu, les bifurcations s’enchaînent et René Dumont accède à l’Élysée. À partir de là, la pièce s’offre le luxe délicieux du «Et si ? ». Et si une décision avait été différente ? Et si une mobilisation avait continué ? Et si certaines voix avaient été écoutées plus tôt ? Ce qui pourrait n’être qu’un amusant jeu de réécriture devient progressivement beaucoup plus stimulant. Car derrière les blagues et l’énergie folle, France-Fiction rappelle que nos sociétés sont faites de choix, de rapports de force, de victoires, de renoncements et de bifurcations. Les colères citoyennes ne sont plus présentées comme un bruit de fond embarrassant que l’Etat doit faire taire le plus rapidement possible. Elles deviennent une matière politique, quelque chose qui peut réellement infléchir le cours des événements. « Maintenant vous êtes dans la panade, vous regrettez les barricades ». La formule fait rire, elle résume aussi parfaitement l’insolence du projet. La pièce ne cherche pas à reconstituer sérieusement une France parallèle, elle ouvre toutes grandes les fenêtres et nous invite à regarder ce qui aurait pu se trouver derrière. Et lorsque le Président imaginaire finit par rendre le pouvoir en invitant chacun à imaginer le monde de demain, l’uchronie cesse soudain de regarder uniquement vers les années 70. Elle nous renvoie à aujourd’hui. Si le passé aurait pu prendre d’autres directions, alors le futur reste, lui aussi, un espace de choix. C’est simple, joyeux, presque naïf dans son optimisme et franchement revigorant.

Et puis arrive Pimprenelle. Oui, Pimprenelle. La douce petite fille en pyjama rose a manifestement décidé que dormir était moins urgent que faire tomber le patriarcat. Dans cette France parallèle, elle prend les devants et fonde les « Brigades roses », séquence cathartique où la fiction s’attaque à plusieurs figures masculines célèbres mises en cause ou devenues emblématiques de violences sexistes et sexuelles comme Claude François, Patrick Poivre d’Arvor ou Gérard Depardieu. Et là, France-Fiction se lâche complètement. La prévention prend des proportions pour le moins… définitives, Serge Gainsbourg finit dans les flammes — « Elle fout le feu à Serge ! » — et même Nounours ne sort pas indemne de cette réécriture délirante de la télévision française. Michel Drucker l’a accidentellement tué. Derrière l’énormité comique, le propos féministe est pourtant très présent et cohérent. Que se serait-il passé si la parole des femmes avait été entendue plus tôt ? Françoise d’Eaubonne retrouve justement dans cette histoire alternative une place politique centrale. Lorsque la fiction imagine des millions de courriers adressés au ministère pour dénoncer les agressions, avec sur le courrier les mots : Moi Aussi. Ainsi on parlera d’une société qui écoute au lieu de détourner les yeux. « C’est aux hommes de disparaître, pas aux ours. » C’est énorme, provocateur, parfois délicieusement outrancier. Surtout, les luttes ne sont pas isolées les unes des autres : féminisme, écologie et mouvements sociaux se croisent, se répondent et viennent nourrir le même désir de transformation.

Pour faire tourner cette machine à remonter puis à dérégler le temps, ils ne sont pourtant que trois : Léa Darmon-Raphoz, Grégoire De Chavanes et Nicolas Robinet. Trois comédiens et une quantité assez indécente de personnages à faire surgir. Ils changent d’identité, de posture, de voix et d’époque avec une rapidité réjouissante, totalement engagés dans cette folie collective. Aucun ne semble vouloir économiser son énergie et tant mieux. La pièce réclame précisément cette générosité. Le texte de Nicolas Robinet et la mise en scène de Tudual Gallic jouent avec les références populaires, les figures historiques et l’imagerie télévisuelle des années 70 pour fabriquer une histoire parallèle qui préfère la jubilation au cours magistral. On sent les interprètes prendre un plaisir immense à faire exploser la chronologie et ce plaisir devient contagieux. Une idée chasse l’autre, une personnalité apparaît puis disparaît, une époque se transforme sous nos yeux. Il y a quelque chose de joyeusement bricolé dans cette manière de refaire la France avec trois interprètes et une montagne d’imagination. « On ne sort pas comme ça de la France à papa ». Peut-être, justement, fallait-il inventer une fiction aussi débridée pour essayer de changer le regard et inventer de nouvelles choses pour demain. La grande réussite est de ne pas enfermer l’engagement dans la gravité. On peut parler de luttes sociales en riant, convoquer l’écoféminisme en faisant surgir Pimprenelle et réfléchir à la démocratie au milieu d’un joyeux bazar théâtral. Le rire ne neutralise pas la pensée, il lui met des roulettes et la lance à toute vitesse dans la salle.

France-Fiction est une formidable dose d’utopie réaliste administrée sans ordonnance : drôle, festive, audacieuse, engagée et brillamment foutraque. La pièce réécrit hier non pour prétendre que cette autre Histoire aurait nécessairement été meilleure en tout, mais pour rappeler quelque chose de précieux : aucune société n’est condamnée à rester exactement telle qu’elle est et n’est pas obligé de croire que l’extrême droite est la solution. Et quand le théâtre nous rend finalement le pouvoir d’imaginer « le monde de demain », on sort avec un immense sourire et une furieuse envie de continuer à débattre, choisir, contester, construire et défendre ce qui compte pour nous.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de Belleville jusqu’au 30 septembre 2026

Tags: