
Le Paradis a trouvé sa voix et elle n’a aucune intention d’y rester sagement assise. Anne Baquet chante, joue, cabotine, surprend et fait joyeusement valser les frontières entre classique, chanson et théâtre. Avec elle, le récital prend un délicieux coup de folie.
Anne Baquet est de ces artistes que l’on ne peut pas enfermer tranquillement dans une case. Soprano, comédienne, interprète espiègle, elle passe du lyrique à la chanson avec une aisance déconcertante. Bach peut côtoyer Juliette, Chopin rencontrer Moustaki, Rachmaninov se glisser entre Prévert, François Morel ou Marie-Paule Belle. Les frontières musicales deviennent volontairement poreuses pour mieux nous faire sourire. Ce joyeux mélange constitue toute la personnalité de la soirée. Sa voix impressionne par sa maîtrise, sa puissance et ses nuances. Pourtant cela serait injuste de réduire Anne Baquet à sa seule technique vocale. Elle raconte les chansons, les habite, les transforme et sait faire surgir un personnage en quelques secondes. Un regard, une posture, une inflexion suffisent pour changer d’univers. Et derrière cette apparente facilité, on devine l’impressionnant travail.
À ses côtés, le piano n’est surtout pas relégué au statut de simple accompagnateur. Damien Nédonchelle ou Gwendal Giguelay, selon les représentations, occupe une véritable place de partenaire et cette complicité donne beaucoup de relief au récital. Les arrangements permettent de passer d’une atmosphère presque intime à quelque chose de beaucoup plus ample, avec cette étonnante sensation qu’un seul instrument peut parfois en cacher beaucoup d’autres. La mise en scène de Gérard Rauber refuse également le traditionnel tour de chant où l’artiste resterait sagement devant son micro. Il crée du mouvement, des images et accompagne le tempérament pétillant de l’interprète. L’humour surgit régulièrement sans venir écraser la musique ou le texte. On sourit, on écoute puis une chanson plus sensible arrive et change brusquement la température de la salle. Cette capacité à passer du rire à l’émotion constitue probablement l’un des plus beaux atouts de la proposition.
Cette abondance possède aussi son revers. À vouloir traverser autant de répertoires, de tonalités et d’imaginaires, la soirée donne parfois l’impression d’un magnifique coffre dans lequel on aurait voulu conserver tous les trésors. Certaines transitions semblent plus naturelles que d’autres et quelques morceaux touchent davantage par la performance que par l’émotion qu’ils provoquent. Mais Anne Baquet possède une présence suffisamment généreuse pour maintenir le lien avec le public. Elle ne donne jamais l’impression de venir simplement démontrer l’étendue de ses capacités vocales. Elle joue, partage, s’amuse et semble prendre un plaisir sincère à brouiller les frontières entre récital classique, cabaret, théâtre et chanson populaire. Cette liberté est communicative. On quitte finalement le Paradis avec plusieurs mélodies dans la tête et surtout le souvenir d’une artiste singulière qui préfère joyeusement faire exploser les étiquettes plutôt que de choisir celle qu’on voudrait lui coller.
Anne Baquet chante au Paradis est une parenthèse musicale élégante, drôle et délicieusement inclassable. On pourra préférer certains morceaux à d’autres, pourtant le talent vocal, théâtral et comique de son interprète ne fait aucun doute. Un joli voyage au Paradis où l’on monte surtout pour le plaisir de voir une soprano prendre sa liberté.
Où voir le spectacle?
Au Lucernaire jusqu’au 23 août 2026