Qui est vraiment Peer Gynt ? Impossible de lui attribuer un seul visage puisque plusieurs interprètes s’emparent successivement de cet homme qui passe son existence à se chercher tout en fuyant constamment ce qu’il est. Une proposition audacieuse et ingénieuse qui fait de l’immense voyage imaginé par Ibsen une exploration de l’identité.

Peer peut être un homme ou une femme, jeune ou plus âgé, changer de couleur de peau comme de morphologie. Le personnage circule entre les corps avec une étonnante évidence. Ce choix aurait pu n’être qu’un concept séduisant, il devient rapidement le moteur de toute la représentation. À chaque passage de relais, nous reconnaissons Peer sans retrouver exactement celui que nous venons de quitter. Quelque chose demeure tandis qu’autre chose apparaît. Sa démesure, ses mensonges, son arrogance, ses peurs ou son désir insatiable d’ailleurs traversent ainsi les interprètes et construisent progressivement un personnage qui n’appartient plus à personne. Cette multiplicité raconte parfaitement cet homme incapable de se fixer, qui invente continuellement de nouvelles versions de lui-même pour échapper à la précédente. Elle fait aussi voler en éclats l’image traditionnelle du héros masculin que l’on pourrait spontanément associer au texte d’Ibsen. Peer devient une identité mouvante, un être que plusieurs corps sont nécessaires pour raconter. Et finalement, cette diversité physique nous fait presque oublier les différences entre les comédiens pour ne plus regarder que ce qui les relie.

La mise en scène et la scénographie de Matthieu Roy fait également le pari du dépouillement et de l’étrange. Quelques morceaux d’échafaudage, un rail circulaire et presque rien d’autre suffisent pourtant à ouvrir un espace immense. Ce cercle autour duquel les personnages apparaissent, disparaissent et se déplacent finit même par ressembler à une métaphore de l’existence de Peer. Il voyage, fuit, recommence, se persuade qu’il avance et semble pourtant revenir constamment autour du même point : lui-même. La structure métallique reste fixe et est le lieu d’aventures des plus étonnantes et grotesques. Notre imagination complète ce que le plateau choisit simplement de suggérer. Le dispositif paraît rudimentaire alors qu’il demande une grande précision collective. Et plutôt que d’enfermer Ibsen sous des tonnes de décors, cette scénographie laisse respirer son univers et nous rappelle combien le théâtre peut fabriquer beaucoup avec presque rien. Contrairement à l’adaptation de la Comédie Française de 4h45, les 1h30 suffisent à nous raconter une histoire bien singulière.

Reste alors ce drôle de voyageur dont on observe les métamorphoses en se demandant s’il finira un jour par se rencontrer lui-même et la mort. Derrière les aventures, l’ailleurs et la folie de son parcours, ce Peer Gynt fait résonner une interrogation beaucoup plus intime : qu’est-ce qu’être soi ? est-on la même personne à vingt, quarante ou soixante ans ? Sommes-nous ce que nous affirmons être, ce que les autres perçoivent ou l’accumulation de toutes nos contradictions ? La succession des interprètes donne une force particulière à ces questions parce qu’elle les matérialise devant nous. Le corps change, l’identité demeure et pourtant elle se transforme elle aussi. Sa fuite en avant ressemble à cette tentation que nous pouvons tous connaître de nous réinventer plutôt que d’affronter certaines vérités. Les jeunes acteurs et actrices fraîchement diplômé·es de l’École Supérieure d’Art Dramatique de Paris que sont Mathieu CapellaSouad Dantas, Aurélien GerhardsMahaut Grasset,Léa LaunayDomitille LeboeufMax Lochon-BertrandSteven InjirakyPaul-Arnaud Rivière et Emmanuelle VintachePeer, montre leur talent et leur passion. Ensemble, ils nous ont donné à voir des versions possibles d’un même être. Et lorsque plusieurs corps peuvent être Peer Gynt, une idée s’impose doucement : peut-être que chacun de nous pourrait l’être à son tour.

Avec cette relecture, Peer Gynt retrouve toute sa puissance sans avoir besoin d’en mettre plein la vue. La force de la troupe, la pluralité des corps et une scénographie aussi épurée qu’intelligente suffisent à faire naître un voyage bien plus vaste que le plateau. Un théâtre inventif qui nous entraîne très loin pour finalement nous ramener à la question la plus vertigineuse qui soit : au milieu de toutes nos métamorphoses, qui sommes-nous vraiment ?

Où voir le spectacle? 
Aux Plateaux Sauvages jusqu’au 26 septembre 2026

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