Molière, tout le monde connaît. Madeleine Béjart, beaucoup moins et c’est précisément cette injustice que Madeleine Béjart, une femme libre vient réparer avec une énergie formidable. Seule sur la scène, Isabelle Andréani met tout son cœur, son corps et sa fougue au service de cette femme trop souvent reléguée dans l’ombre du grand homme, qui ne le sera pas autant sans elle.

Nous voici dans les 7 derniers jours de Madeleine Béjart. La fin approche et avec elle cette urgence de raconter avant de disparaître, comme s’il fallait enfin remettre les choses à leur place. Car Madeleine ne fut pas seulement « la femme de », la muse ou la compagne de route de Jean-Baptiste Poquelin. Le texte de Pierre-Olivier Scotto lui redonne une existence propre, avec son intelligence, son tempérament, ses désirs, son talent et cette liberté si difficile à conquérir pour une femme du XVIIᵉ siècle. On traverse avec elle les aventures de l’Illustre Théâtre, les échecs, les départs, les succès, les amours et les désillusions. Molière est évidemment partout et pourtant, pour une fois, il accepte symboliquement de rester dans un coin. Son buste posé sur scène devient presque un partenaire silencieux auquel Madeleine peut parler, se confier, reprocher, engueuler et aimer encore. Quelle jolie revanche théâtrale. L’homme dont le nom a traversé les siècles se tait enfin pour laisser parler celle que l’Histoire a beaucoup moins retenue et sans laquelle il n’existerait pas.

Isabelle Andréani déploie une énergie impressionnante et semble ne rien économiser. Elle rit, tempête, séduit, souffre, se souvient et nous entraîne dans chaque épisode avec une générosité qui fait oublier qu’elle est seule en scène. Son corps raconte autant que les mots. Une posture, un regard, un changement de voix et voilà qu’un autre personnage semble entrer dans la pièce sans avoir franchi la porte. On sent surtout derrière ce jeu une véritable déclaration d’amour au théâtre et à celles qui l’ont construit sans toujours obtenir la reconnaissance qu’elles méritaient. L’interprétation évite mais surtout refuse de transformer Madeleine en statue féministe bien sage et calme. Elle reste charnelle, joyeuses, excessive parfois, amoureuse, blessée et terriblement vivante.  Isabelle Andréani ne raconte pas Madeleine de l’extérieur. Elle semble aller la chercher quelque part très loin en elle pour la ramener jusqu’à nous et nous interroger aussi sur la place des femmes dans l’Histoire du théâtre. Il n’y a bien eu d’autres femmes que la fameuse Sarah Bernhardt.

Sur la plateau, on voit une malle, un fauteuil, quelques objets, une bougie, le fameux buste… et cela suffit largement. La mise en scène de Xavier Lemaire et la scénographie de Caroline Mexme font confiance à notre imagination plutôt que de vouloir reconstituer laborieusement le Grand Siècle. La malle devient mémoire, les objets ouvrent des portes et quelques variations de lumière font basculer une époque vers une autre. Nous n’avons pas besoin d’un palais, d’un théâtre reconstitué ou de kilomètres de velours rouge pour partir sur les routes avec cette troupe. Tout se fabrique sous nos yeux grâce au jeu. Cette économie de moyens rend même le voyage plus touchant. Comme au théâtre autrefois, il suffit d’un accessoire, d’un corps et de notre imagination pour faire apparaître tout un monde. Les années passent, la gloire arrive puis s’éloigne, les blessures s’accumulent et Madeleine demeure là, debout. On ne regarde jamais le décor en regrettant ce qui manque, car Isabelle Andréani remplit chaque centimètre du plateau. Son imposante robe rouge, elle aussi raconte une histoire autant d’une époque, d’un statut que d’une vie. Le fait de la retirer nous montre une femme vraie, forte et téméraire qui se dévoile avec sincérité. On l’écoute avec passion jusqu’à son dernier souffle.

Ce portrait nous donne une furieuse envie d’en savoir davantage sur cette femme. Pourquoi le nom de Madeleine Béjart s’est-il autant effacé derrière celui de Molière ? Quelle part exacte a-t-elle prise dans cette aventure théâtrale devenue mythique ? La pièce choisit clairement de la remettre au centre, quitte à romancer certains éléments d’une biographie dont les sources restent fragmentaires. Derrière Madeleine se dessinent aussi toutes ces femmes dont on connaît le compagnon, le mari, le frère ou le collaborateur avant même d’avoir entendu leur propre nom, volontairement effacé. Ici, pendant un peu plus d’une heure, elle reprend la lumière. Certainement pas pour effacer Molière mais pour exister enfin à côté de lui.

Où voir le spectacle? 
Au Lucernaire jusqu’au 1er novembre 2026

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