Il est des sujets que le théâtre aborde peu, peut-être parce qu’ils font peur par leur proximité et leur réalité. L’addiction à la drogue en fait partie. Avec L’Enclos, la compagnie Le Square choisit pourtant de regarder là où cela fait mal. Non pas du côté du fantasme de la drogue, ni de la fascination pour la chute, mais de celles et ceux qui restent debout autour, impuissants à aimer quelqu’un qui s’autodétruit.

Le spectacle déplace intelligemment le regard vers la fratrie. Un frère consomme, ment, emprunte de l’argent, promet d’arrêter avant de replonger. Les autres oscillent entre colère, inquiétude, lassitude et culpabilité. Comment aider sans s’oublier soi-même ? Jusqu’où tendre la main ? À quel moment faut-il poser des limites ? Ces questions traversent la représentation avec sincérité. On apprécie particulièrement la volonté de montrer qu’une autre voie existe à travers les rares centres spécialisés et la méthadone, souvent méconnus ou caricaturés dans les récits de fiction. Cette approche documentaire apporte une dimension pédagogique bienvenue. Le spectacle rappelle que derrière les statistiques se cachent des familles ordinaires qui tentent simplement de survivre à une situation qui les dépasse. L’intention est profondément humaine et mérite d’être saluée.

La proposition laisse pourtant un léger goût d’inachevé. Plusieurs pistes passionnantes sont esquissées sans être pleinement développées. La musicothérapie apparaît puis disparaît presque aussitôt. Le traitement de substitution est évoqué sans que l’on comprenne réellement ce qu’il implique dans un parcours de soin. Les frères décident de couper les ponts avant de revenir rapidement à leurs habitudes, brouillant parfois la cohérence émotionnelle de leurs choix. On aurait aimé sentir davantage la tempête intérieure de chacun, être traversé par la tristesse, la peur ou l’épuisement qui accompagnent souvent ces trajectoires familiales. L’écriture préfère souvent expliquer ce qui se passe plutôt que de nous le faire éprouver. On ne s’ennuie pas mais l’on reste au seuil de l’émotion, frustré de ne pas être emporté.

Les comédiens défendent pourtant leurs personnages avec conviction et générosité. Le dispositif scénique, séparant l’espace familial du lieu de soin, permet de visualiser efficacement deux mondes qui peinent à se rencontrer. Les jeux de lumière de Kevin Leveque accompagnent avec finesse ces allers-retours entre espoir et rechute. La fluidité des transitions aide à maintenir l’attention du public et rend le récit très accessible. On sent une réelle envie de sensibiliser sans juger, de rappeler que l’addiction touche des individus aux parcours singuliers et leurs proches. L’Enclos n’apporte pas toutes les réponses, il ne prétend d’ailleurs pas les détenir. Sa force réside peut-être dans cette invitation à regarder autrement celles et ceux que l’on réduit trop souvent à leur dépendance. Un sujet difficile traité avec délicatesse, qui gagnerait encore en puissance en osant davantage la complexité des affects et en allant au fond des portes ouvertes.

L’Enclos est une création courageuse qui met en lumière une réalité trop peu représentée sur les plateaux. Malgré quelques frustrations narratives, elle ouvre un espace de dialogue nécessaire autour de l’addiction et de ses répercussions familiales.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre 13 dans le cadre du Prix T13, les 12 et 13 juin 2026

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