
Encore une Marilyn ? Le titre devance malicieusement notre première réaction tant la star a été racontée, photographiée, imitée et fantasmée. Encore une Marilyn, mais cette fois la vraie ! réussit pourtant à nous donner envie de regarder derrière l’icône pour retrouver une femme drôle, travailleuse, vulnérable et beaucoup moins naïve que l’image fabriquée pour elle.
Sur le plateau, nul besoin de reconstituer Hollywood à grands renforts de paillettes ou de décors encombrants. Quelques robes suspendues suffisent à faire surgir une silhouette que tout le monde reconnaît immédiatement. Elles sont belles, brillantes, mythiques, elles racontent déjà beaucoup de ce que devrait être Marilyn Monroe. Alice d’Arceaux va justement passer d’une tenue à l’autre, avec grâce et élégance, comme on traverse les différentes peaux d’une même existence. Derrière Marilyn se trouve Norma Jeane, l’enfant ballotée entre familles d’accueil, abusée, maltraitée. Puis la jeune femme découvre que son corps a de la valeur ce qui lui permet d’être repérée. Alors pour prendre la place qu’elle mérite, elle se fait façonnée. Très vite, elle se retrouve propulsée dans une industrie qui comprend très vite le pouvoir de son image et l’exploite. La chute est longue et pleine de souffrance. Le procédé fonctionne parce qu’il ne cherche pas à faire disparaître le mythe. Les chansons sont là, les poses aussi, les robes et cette sensualité immédiatement identifiable également. Chaque élément connu devient une porte permettant d’aller chercher ce qui se cache derrière. Et progressivement, la blonde la plus célèbre du cinéma retrouve une épaisseur humaine.
Alice d’Arceaux se lance dans l’exercice avec une énergie communicative et crédible. Elle chante, danse, joue, change de costume en exprimant toujours des émotions touchantes. Elle risque d’affronter la comparaison impossible avec l’une des femmes les plus reconnaissables du XXᵉ siècle. Mais elle ne cherche heureusement jamais d’être une copie parfaite. Son incarnation passe davantage par une énergie, une façon de sourire, de séduire puis de laisser apparaître les fissures derrière la mécanique glamour. À ses côtés, Guillaume Nocture et sa guitare apportent une présence beaucoup plus discrète, presque comme un fil conducteur accompagnant les différents chapitres de cette vie. Il endosse également les autres personnages qui traversent l’histoire avec conviction et délicatesse. Ce duo crée une proximité qui convient particulièrement. Hollywood semble soudain tenir dans quelques mètres carrés. La musique permet également de retrouver la Marilyn chanteuse sans transformer la représentation en catalogue de tubes. On reconnaît l’univers, on sourit et on est admiratif de tout ce qui nous est raconté en peu de temps. Car sous l’apparente légèreté, la solitude commence doucement à gagner du terrain et la dépression lui sera fatale.
Le texte et la fabuleuse ainsi qu’ingénieuse mise en scène de Sophie Forte ont surtout la bonne idée de ne pas réduire Marilyn à sa fin tragique et ses déboires amoureux. Voilà une femme qui travaille, observe, comprend les mécanismes dont elle est prisonnière et tente de reprendre le contrôle de sa carrière. Cette dimension est passionnante parce qu’elle vient contrarier l’éternelle histoire de la jolie blonde, stupide, fragile, broyée par Hollywood. C’est admirable souligné. La victime existe, évidemment et les blessures intimes traversent tout le récit. Les hommes violent qui ont brisé l’amour propre de cette femme. Elles ne constituent pourtant pas toute son identité. On découvre aussi l’actrice exigeante, performante, celle qui cherche à progresser, celle qui se confronte aux studios et veut être considérée autrement que comme un corps extrêmement rentable. On le voit très bien dans cette scène où elle doit refaire encore et encore une chanson jusqu’au moment où elle l’interprète parfaitement. Des recherches et témoignages contemporains autour de Marilyn insistent d’ailleurs sur cette professionnelle beaucoup plus studieuse et consciente de son métier que ne le laisse penser le cliché de la « blonde écervelée ». Le spectacle s’inscrit clairement dans cette volonté de déplacer notre regard. Il ne prétend peut-être pas révéler « la vraie » Marilyn, d’ailleurs qui pourrait encore le faire ?, il nous rappelle surtout qu’il y en avait plusieurs derrière une seule image.
C’est probablement là que la proposition devient la plus touchante. Plus nous connaissons Marilyn, plus Norma Jeane semble nous échapper. La gloire lui offre précisément ce dont l’enfant privée de stabilité pouvait rêver comme être regardée, désirée, applaudie par le monde entier. Elle ne suffit pourtant jamais à combler ce qui manque. D’ailleurs, Sophie Forte donne à entendre cette enfant et c’est une idée brillante. Le contraste entre les robes éclatantes et le dépouillement du plateau prend alors une autre signification. Une fois les projecteurs symboliquement éteints, que reste-t-il ? Une femme dont l’image appartient progressivement à tout le monde sauf peut-être à elle-même. Alice d’Arceaux laisse cette fragilité apparaître sans la surcharger, ce qui rend les derniers moments beaucoup plus émouvants. Le rire et l’espièglerie des premières séquences n’étaient donc pas des parenthèses, ils faisaient partie de cette femme complexe dont nous connaissons trop bien la photographie et finalement si peu les contradictions.
Encore une Marilyn, mais cette fois la vraie ! ne prétend pas résoudre le mystère Monroe en une 1h15 et c’est tant mieux. Les brillants Alice d’Arceaux et Guillaume Nocture nous offrent plutôt une rencontre tendre, musicale et parfois drôle avec une femme prisonnière d’une image devenue plus grande qu’elle. On entre en pensant connaître Marilyn, on ressort surtout avec l’envie de découvrir davantage Norma Jeane.
Où voir le spectacle?
Jusqu’au 3 avril 2027 au théâtre de l’Essaïon