
Certaines soirées au théâtre laissent une empreinte particulière, un mélange de jubilation intellectuelle, d’attachement sincère, de tendresse inattendue et de rire franc. 1664, la dernière conférence spectaculaire d’Hortense Belhôte, fait partie de ces rares instants où le savoir devient un terrain de jeu réjouissant. À la croisée du cours magistral, de l’autofiction et du stand-up féministe queer, ce spectacle hybride électrise la scène comme la salle.
Qu’est-ce que 1664 a de si fascinant ? En apparence, pas grand-chose. La fondation d’une brasserie alsacienne, la chute d’un ministre trop brillant, les premiers frémissements d’un absolutisme qui va bientôt tout écraser. Entre les mains d’Hortense Belhôte, cette année-là devient le point de départ d’un road trip érudit dont on ne revient pas indemne. Elle débute avec une visite de Vaux-le-Vicomte — le château de Fouquet, trop beau, trop grand, trop visible et donc fatal. On s’immerge dans le lien, car elle déplace un rétroprojecteur pour situer physiquement les lieux dans l’espace de la salle. C’est décalé, audacieux, et d’une drôlerie irrésistible. Ce geste dit tout de sa méthode. L’Histoire n’est pas un tableau accroché au mur qui ne vit plus. C’est plutôt un terrain qu’on arpente, qu’on manipule, qu’on retourne dans tous les sens. Elle y transmet son amour de l’art, de l’histoire de l’art et des rapports de pouvoir avec une clarté confondante. N’oublions pas que Louis XIV crée des académies non pas pour célébrer les artistes, pour les contrôler. L’art sert le pouvoir et ce constat résonne en 2026 avec une acuité qui pique et attriste.
Il y a quelque chose de très plaisant à admirer Hortense Belhôte sur scène. Le powerpoint est très riche d’information et de critique, elle s’en amuse. L’orthographe vacille — « tuttau de dance » surgit à l’écran comme une douce provocation et la salle éclate de rire. N’oublions pas que l’orthographe n’était pas fixe au 17e donc ce n’est pas faux. Les images se télescopent avec les anecdotes personnelles, les punchlines arrivent là où on ne les attendait pas, les cours de danse baroque s’intercalent entre deux analyses politiques avec un naturel total. C’est foutraque et précis à la fois, ce qui est à peu près la chose la plus difficile à obtenir au théâtre. Elle fait participer le public de manières qu’on ne soupçonne pas à l’avance. Elle arrive à emmener, sans préparation, une salle pleine d’inconnues de tous âges dans ces loufoqueries. Tout ce savoir faire produit un rire collectif et sincère. Un rire d’individus qui se sentent complices sans ce connaître et créé une belle connivence. L’érudition est là, partout, discrète et mordante, loin de toute posture professorale et méprisante. Elle jaillit comme une conversation entre ami·es, nourrie de sauts dans le temps et d’un goût certain pour le contre-pied.
Sous la légèreté de la forme se cache un geste artistique d’une profondeur réelle. En parallèle du récit historique, Hortense Belhôte trace une ligne intime, pudique et lumineuse en abordant ses propres addictions, la découverte de son homosexualité, le chemin sinueux et souvent chaotique de l’émancipation… Ces fragments autobiographiques ne sont jamais plaqués sur le propos. Ils en émergent naturellement, comme si l’Histoire de France et l’histoire d’une vie se lisaient avec les mêmes clés. 1664, année de la mise au pas des artistes par le pouvoir, devient le miroir d’une existence qui a dû apprendre à ne pas se laisser mettre au pas non plus. Ce coming-out scénique tout en finesse, sans pathos ni démonstration, est l’une des choses les plus touchantes qui montre le vraie talent et la détermination incroyable d’Hortense Belhôte. On peut venir en cherchant la bière et la blague sur Fouquet mais on repart en se questionnant sur l’héritage colonial, la fabrique du pouvoir, le rôle de l’art comme outil de résilience, le patriarcat… Et on repart, aussi, un peu plus libre, plus souriant et surtout avec un souvenir de quelque chose de rare et précieux que l’on va chérir dans notre mémoire.
On en ressort à la fois émue, inspirée, curieuse, rebelle et un peu plus libre. Hortense Belhôte continue de tracer un chemin rare, entre connaissance et création, là où le théâtre retrouve toute sa vitalité, son irrévérence et sa puissance de transformation. On en redemande.
Où voir le spectacle?
Au théâtre de la Bastille jusqu’au 22 avril 2026