
Pendant que les hommes partaient au front, qui faisait tourner les usines, fabriquer les armes et tenir debout une société amputée d’une partie de ses forces ? Des femmes, évidemment, dont l’Histoire a pourtant beaucoup moins retenu les visages et les combats. Avec Les Filles aux mains jaunes, ces oubliées de la Grande Guerre reprennent la parole et rappellent avec force qu’il n’est pas nécessaire de porter un uniforme pour mener une révolution.
Julie, Rose, Jeanne et Louise se retrouvent dans une usine d’armement où elles fabriquent quotidiennement les obus destinés au front. Quatre femmes, quatre tempéraments et surtout quatre manières d’affronter une époque qui attend d’elles qu’elles remplacent les hommes sans pour autant réclamer leurs droits. C’est là que le texte de Michel Bellier devient particulièrement intéressant. Il ne cherche pas à fabriquer une femme symbole qui représenterait toutes les autres, il confronte différents profils, différentes éducations et différentes aspirations. Certaines acceptent davantage leur condition, d’autres commencent à la questionner, à se révolter ou à imaginer qu’une autre vie est possible. Leur proximité avec le TNT colore leur peau et vaut à ces ouvrières ce surnom de « filles aux mains jaunes ». Le détail est saisissant car leurs corps portent littéralement les traces de l’effort de guerre. Elles manipulent des substances dangereuses, travaillent durement et participent pleinement à un conflit dont les récits continuent pourtant de privilégier très largement les hommes partis combattre.
C’est surtout cette pluralité féminine qui donne à la pièce sa force. Julie, Rose, Jeanne et Louise ne deviennent pas miraculeusement militantes dès qu’elles franchissent la porte de l’usine. Elles avancent chacune à leur rythme, avec leurs contradictions, leurs peurs et ce qu’on leur a appris depuis l’enfance sur la place qu’une femme doit occuper. Peut-être qu’elles peuvent être plus qu’un simple statut d’épouse et de mère. Peu à peu, travailler change aussi leur perception d’elles-mêmes. Puisqu’elles peuvent produire, décider, apprendre, tenir l’usine et assumer des responsabilités autrefois réservées aux hommes, pourquoi devraient-elles retrouver docilement leur ancienne place lorsque ceux-ci reviendront ? Derrière la guerre apparaît alors une autre bataille : celle de l’autonomie, du salaire, des conditions de travail, de la dignité et de la reconnaissance. Et une évidence finit par s’imposer : la lutte n’est pas une question de sexe. Il n’est pas nécessaire d’être un homme pour se mettre debout, dire non, réclamer davantage et faire bouger les lignes. Le propos résonne d’autant plus aujourd’hui qu’il ne transforme pas ces femmes en héroïnes parfaites. Leur force vient justement de leurs différences. On voit une journaliste féministe qui donne ses mots à la presse pour raconter le quotidien des femmes jusqu’à la censure. Retirer les mots pour ne pas dire est aussi lourd de sens. Ces profils différents montrent que les femmes peuvent aussi s’ouvrir au monde pour le mieux le comprendre. Et aussi construire de l’espoir pour un travail égal salaire égal, le droit de vote, des enfants qui ne connaîtront pas la guerre…
Les nombreux noirs utilisés pour marquer les transitions créent des ruptures très nettes là ou une circulation plus organique aurait peut-être permis de conserver la tension, le dynamisme et l’immersion. La structure est assez classique donnant à l’ensemble une construction un peu trop découpée. Cela n’empêche pas les quatre trajectoires de nous atteindre. On aurait simplement aimé que la mise en scène accompagne davantage leur montée en puissance et que les passages d’une temporalité ou d’une situation à l’autre se fassent avec la même énergie que celle portée par les comédiennes. Leur énergie nous tient en haleine car on voit des femmes de monde différents s’unir, discuter, se disputer… Car la Grande Guerre ne se résume pas aux tranchées, aux poilus et aux champs de bataille. Elle s’est aussi déroulée dans les usines, les foyers et tous les espaces laissés vacants avec des femmes courageuses, braves et déterminées. Les Filles aux mains jaunes participe à cette indispensable remise en lumière. Sans idéaliser l’époque ni prétendre que quelques années de travail ont suffi à bouleverser durablement l’ordre établi, la pièce montre comment une expérience collective peut faire naître une conscience individuelle. Une fois que l’on a découvert sa force, difficile de faire comme si elle n’avait jamais existé. Voilà pourquoi ce récit mérite largement de toucher tout le monde, non pour réécrire l’Histoire, mais pour y remettre celles que l’on a trop longtemps laissées dans les marges.
Les Filles aux mains jaunes possède un sujet passionnant, nécessaire et encore trop méconnu, porté par quatre comédiennes qui empêchent de réduire « les femmes » à une seule voix. Si la mise en scène aurait gagné à pousser davantage son univers et à fluidifier ses ruptures, elle n’efface pas la puissance de ce que ces ouvrières viennent nous raconter. Car pendant que certains faisaient la guerre, d’autres commençaient aussi, les mains jaunes, à conquérir leur liberté et celle d’une nation.
Où voir le spectacle?
Au Théâtre libre jusqu’au 27 septembre 2026