
Faire dialoguer la philosophie et le rire demeure une promesse séduisante au théâtre. L’exercice intrigue autant qu’il inquiète tant l’équilibre entre pensée et divertissement reste fragile. Cette proposition assume le risque de transformer les grands noms de la pensée en matière comique.
« Yves Cusset ou le rire philosophe » est une galerie de philosophes convoqués pour leurs travers, leurs manies et leurs zones d’ombre, souvent plus que pour la rigueur de leurs concepts. Cette approche permet une entrée ludique et immédiate dans un univers réputé intimidant. Les figures masculines dominent largement le panorama. Lorsque une femme apparait, son traitement interroge. Hannah Arendt est ainsi évoquée principalement à travers sa relation intime de soumission avec Heidegger, reléguant son œuvre politique au second plan, ce qui crée un déséquilibre notable dans la représentation. D’autres penseuses auraient aussi offert un terrain fertile à l’humour sans réduire leur héritage à une anecdote biographique comme Simone de Beauvoir, Simone Weil, Jeanne Hersch, Elizabeth Anscombe ou Iris Murdoch. Les caricatures culturelles, notamment autour de Lao Tseu, reposent sur des clichés appuyés qui brouillent parfois la portée réflexive du propos. L’intention de désacralisation est claire, mais la répétition de certains procédés affaiblit progressivement la véracité et la pertinence des « faits ». Le rire surgit fréquemment, souvent par dépit. Cette légèreté assumée laisse une impression contrastée.
L’écriture privilégie les jeux de mots, les similarités sonores et à travers des références à la culture populaire pour créer des ponts avec la pensée philosophique. Cette mécanique produit un rythme soutenu et une énergie communicative, néanmoins elle tend à saturer l’écoute à force d’accumulation. Les traits d’esprit s’enchaînent rapidement et les comédiens laissent du temps pour comprendre les blagues. Bernard-Henri Lévy devient une cible idéale, incarnation d’un narcissisme intellectuel facilement identifiable, on rit sans grande résistance critique, tellement la caricature semble authentique. Le spectacle joue avec la provocation et la transgression douce, cherchant à tester les limites du bon goût tout en les signalant ostensiblement. Cette stratégie crée un confort paradoxal pour le public, conscient de l’excès et rassuré par son encadrement ironique. L’humour fonctionne souvent par reconnaissance plutôt que par révélation. La philosophie devient prétexte à performance verbale.
La force principale de la proposition réside dans la complicité évidente entre Yves Cusset et Emmanuel Lortet, duo soudé qui maîtrise parfaitement son tempo, ses codes et son texte. Leur présence scénique crée une proximité chaleureuse, donnant l’impression d’assister à une création de pote cultivés et joueurs. Cette aisance permet de maintenir l’attention même lorsque le propos s’étire. Le public est sollicité sans que l’on sache toujours s’il est attendu comme partenaire réel ou simple ressort rhétorique. Quelques silences se font entendre avant que quelqu’un tente une réponse pour le briser et casser la gêne des deux côtés du quatrième mur. La générosité du jeu compense le reste. L’énergie ne faiblit pas. La sincérité du plaisir de jouer est palpable. Le spectacle avance avec assurance, sans jamais douter de ses effets, et pourtant.
Cette proposition amuse, surprend par instants et interroge par ses choix. Elle séduit par son dynamisme tout en laissant un sentiment d’inachevé intellectuel. Un moment plaisant, stimulant par endroits, qui gagnerait à affiner sa cible pour transformer le rire en véritable outil de pensée.
Où voir le spectacle?
Au Funambule jusqu’au 2 février 2026