
Yngvild Aspeli prend Ibsen, le retourne comme un gant et en fait quelque chose d’absolument inouï. Nora n’est plus seulement une femme qui part, elle est une poupée qui se déchire, un monde entier qui s’effondre sous nos yeux. Un spectacle d’une beauté plastique et d’une force dramatique qui laisse sans voix.
Dès les premières secondes, on comprend que l’on va entrer dans un univers à nul autre pareil. La scénographie de François Gauthier-Lafaye et la mise en scène de Yngvild Aspeli et Paola Rizza sont à couper le souffle. Nous sommes plongé dans un espace domestique en apparence ordinaire, qui se métamorphose peu à peu en quelque chose d’infiniment plus inquiétant. Des araignées d’abord minuscules apparaissent, grossissent, prolifèrent jusqu’à envahir tout le plateau, tissant autour de Nora une toile dont on comprend qu’elle est aussi mentale que physique. L’image est d’une évidence foudroyante et pourtant personne n’y avait pensé avant Yngvild Aspeli. La cage du mariage, l’oppression conjugale, l’aliénation silencieuse : tout ce que le texte d’Ibsen décrit avec des mots, ici on le voit, on le ressent, on en a presque peur. La lumière de Vincent Loubière et la composition musicale de Guro Skumsnes Moe achèvent de nous plonger dans un huis clos fantastique, aux confins du rêve et du cauchemar. On n’oublie pas ces images. Certaines sont proprement indescriptibles.
Ce que font l’ensemble des artistes avec Ibsen, c’est révéler la mécanique impitoyable qui se cache derrière la façade du mariage parfait. Nora a tout sacrifié pour son mari. Elle a menti, emprunté, trompé les apparences pour le sauver sans qu’il le sache. Et quand vient l’heure de vérité, quand elle lui demande à son tour un peu de soutien, il choisit sa réputation plutôt qu’elle. Il l’humilie. Il la repousse. Son statut social pèse infiniment plus que l’amour de sa femme. Le retournement de situation est d’une cruauté glaçante et d’une actualité troublante. Mais le génie d’Yngvild Aspeli est de faire de cette violence un choix visuel radical. Toutes les marionnettes qui peuplent ce monde de faux-semblants se détruisent à la fin du spectacle, une à une, à l’image du monde de Nora qui vole en éclats. Cette porte qui claque n’a jamais semblé aussi physique, aussi irréversible et aussi nécessaire.
Qui aurait pu imaginer qu’il suffirait de deux comédiens pour donner vie à toute une société ? C’est pourtant le pari vertigineux que tiennent Yngvild Aspeli — ou Maja Kunšič qui lui succède en alternance — et Viktor Lukawski — ou Jofre Carabén. Acteurs et marionnettistes à la fois, ils manipulent avec une maîtrise absolue des pantins à taille humaine d’un réalisme troublant et horrifiant, dont on finit presque par oublier qu’ils ne sont que tissus, métal et fil. Le tour de force est d’autant plus saisissant quand le mari devient en chair et en os, retournement symbolique d’une puissance redoutable. Seul le bourreau a une présence réelle dans cette maison au final. On en perd le fil de la frontière entre l’humain et la marionnette, entre celui qui manipule et celui qui est manipulé. La pièce creuse le sous-texte d’Ibsen avec une intelligence et une finesse qui font de chaque geste une signification. La performance est totale, époustouflante, engagée et portée par un art de la manipulation ainsi que du jeu qui transcende le genre même de la marionnette.
Une maison de poupée est l’un de ces spectacles rares qui redéfinissent ce que le théâtre peut faire, montrer, ressentir. Yngvild Aspeli signe une œuvre magistrale, visuellement stupéfiante et politiquement brûlante.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Silvia Monfort jusqu’au 29 mars 2026