Il y a des spectacles qui prennent le risque de dérouter pour mieux nous toucher. Au 104, Suzanne : une histoire du cirque ose déplacer les frontières entre cinéma, conférence et art vivant. Ce pari formel devient une traversée sensible et vertigineuse au cœur de la mémoire circassienne.

La proposition surprend d’abord par sa forme hybride. Une grande partie de la représentation repose sur des images documentaires et l’on entend parfois à la sortie que le film aurait suffi. Pourtant, le théâtre n’est pas un cadre figé, il se réinvente sans cesse et Anna Tauber en donne une preuve éclatante. Elle revendique une enquête en forme de ciné-spectacle, une plongée méthodique et passionnée dans les archives d’un numéro de voltige exécuté dans les années cinquante par des amateurs. À travers ses recherches, elle questionne la trace laissée par ces exploits suspendus dans l’air, ces prouesses sans filet qui ne survivent que dans les souvenirs et quelques images. Sa parole est limpide, habitée, nourrie d’une connaissance profonde et une affection sincère pour le milieu. Elle raconte son propre parcours avec pudeur, affirmant sa légitimité sans jamais s’imposer. Très vite, on se laisse gagner par son enthousiasme communicatif. On perçoit la ténacité d’une artiste qui refuse que l’oubli engloutisse une pionnière.

L’enquête prend alors des allures de quête intime. La rencontre avec Suzanne en 2017 devient le point d’origine d’un mouvement plus vaste, une tentative de reconstituer un numéro mythique avec des acrobates d’aujourd’hui qui ont d’autres pratiques. L’appel inattendu d’un ancien admirateur relance l’aventure et donne au récit une dimension romanesque. La pandémie vient interrompre l’élan, fragilisant le projet comme les corps. Cette fragilité renforce la pertinence du propos. Car il ne s’agit pas seulement de restituer une prouesse technique, il est question de transmission, de mémoire et de filiation artistique. La reconstitution captive par son audace et son exigence. On mesure le courage de celles et ceux qui ont volé à dix mètres du sol sans protection, dans une époque où le cirque incarnait à la fois servitude et liberté. Le spectacle interroge ce que signifie consacrer sa vie à un art éphémère et qui tombe dans l’oubli. Il célèbre les précurseurs tout en donnant chair aux artistes contemporains.

Ce qui bouleverse tient à l’équilibre entre distance documentaire et présence vibrante. Anna Tauber ne se contente pas d’aligner des faits, elle partage ses doutes, ses élans, ses moments de découragement. On s’attache à sa sincérité et à son investissement total. La projection d’images devient un dialogue vivant avec la scène, une respiration qui élargit l’espace. L’histoire de Suzanne dépasse le portrait individuel pour devenir celle d’un art tout entier. Le cirque apparaît dans sa splendeur et dans sa rudesse, dans ses contraintes invisibles, le danger et dans l’ivresse qu’il procure. On ressort avec l’impression d’avoir approché quelque chose de précieux. L’émotion circule, palpable, presque électrique. La représentation captive du début à la fin, portée par une conviction inébranlable et on est tout en émotion, les larmes au bord des yeux. C’est un hommage vibrant et sublime à celles et ceux qui ont défié la gravité et le temps.

Ce spectacle est une déclaration d’amour aux artistes du vide et à la mémoire fragile des corps en suspension. Il prouve que l’enquête peut devenir poésie et que l’archive peut vibrer au présent.

Où voir le spectacle? 
Au 104 jusqu’au 21 février 2026

Tags: