Un souffle brut traverse le plateau du 104 et emporte tout sur son passage. Sous les paupières n’est pas un simple seule en scène, c’est une traversée électrique au cœur d’une mémoire à vif. Lou Chauvain signe une entrée fracassante, libre et intensément vivante.

Pour cette première création en solo, Lou Chauvain tisse un autoportrait éclaté où théâtre, stand-up et chanson dialoguent avec une énergie dévorante. Elle bondit, grimpe, se contorsionne, transforme un porte-manteau en partenaire de nage synchronisée, fait surgir des images inattendues avec une inventivité réjouissante et perturbante. Son corps devient autant un terrain de jeu qu’un champ de bataille. Elle raconte l’enfance, ce refuge inventé sous ses paupières, cet espace intérieur où l’imaginaire servait de bouclier face aux humiliations scolaires, aux injonctions silencieuses et tellement d’autres choses. Les moqueries sur sa taille, sa poitrine, sa sensibilité deviennent matière artistique. Elle fouille les secrets transmis par les générations précédentes, ces silences qui s’accumulent et pèsent sans bruit. Chaque souvenir surgit comme une pièce de puzzle aux contours incertains. La parole oscille entre pudeur et impudeur avec une audace rare. On rit, on se crispe et on se reconnaît. Elle avance sur une ligne de crête, toujours au bord de la vie, au bord du vertige, au bord du désir.

La puissance du spectacle tient aussi à sa totale liberté de ton. Lou Chauvain passe du “je” au “elle” avec espièglerie, brouillant les pistes pour mieux dire l’intime. Les chansons composées par Pascal Sangla prolongent ce récit fragmenté, ouvrant des brèches vers l’indicible. La musique ne commente pas, elle respire avec elle. Certaines scènes frappent par leur audace, notamment celle où elle fait dialoguer et chanter ses propres seins, face public, dans un geste à la fois drôle, politique et profondément vulnérable. Il faut une confiance inouïe pour exposer ainsi son corps sans filtre au regard et au jugement des autres. Le geste dépasse la provocation et devient déclaration d’existence. Elle ose creuser la tombe de sa grand-mère sur scène pour lui parler, convoquant l’absurde et la tendresse dans un même mouvement. Le spectacle ne cherche pas à lisser les failles. Il les éclaire, les transforme, les célèbre. Cette sincérité désarme et emporte l’adhésion.

Ce parcours de mue laborieuse touche par sa vérité. La figure qu’elle incarne semble toujours à la lisière, empêchée d’habiter pleinement le monde, puis soudain décidée à l’embrasser. Les formes se multiplient, les adresses fusent, le récit s’émiette et se recompose sous nos yeux. L’artiste ne s’interdit rien, ni la dérision et ni la gravité. Elle assume ses blessures et les transforme en matière vibrante. On l’accompagne passif dans cette métamorphose, avec une attention presque suspendue. Une petite pépite éclot devant nous, fragile et puissante à la fois. L’art devient soutien, levier, respiration et peut être pansement. L’ensemble rayonne d’une énergie contagieuse. Lou Chauvain affirme une voix singulière, audacieuse et nécessaire.

Sous les paupières est une déclaration d’indépendance intime et artistique. Lou Chauvain y déploie un courage incandescent et une inventivité réjouissante. Au 104, une voix s’impose avec éclat et l’on sort galvanisé.

Où voir le spectacle? 
Au 104 jusqu’au 21 février 2026

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