Il existe des instants qui bouleversent une trajectoire et redessinent une existence. Louve Reiniche-Larroche choisit d’en partager un avec une générosité rare. Ce geste artistique ouvre un espace de rencontre où l’intime devient universel et lumineux.

Un plateau presque nu accueille le regard, composé d’un tapis, d’un canapé, d’un meuble discret, d’une suspension qui flotte comme une promesse et d’un panneau où défile le texte. L’arrivée de l’artiste, accompagnée d’un fauteuil roulant et d’un dispositif sonore, déclenche une curiosité immédiate. Très vite, l’émerveillement s’installe. Les voix enregistrées prennent chair, les présences familiales surgissent, la scène se peuple sans jamais se remplir. Le grand-père apparaît d’abord, fragile et vibrant, livrant des souvenirs mêlant fierté, maladresse et tendresse. Les mots trébuchent, s’égarent, se rattrapent, révélant une mémoire vivante et profondément humaine. L’évocation de Brigitte affleure, esquissée par touches, déjà chargée d’une densité affective qui traverse l’espace. L’écoute devient un acte collectif, presque cérémoniel, où chaque inflexion compte.

La traversée se poursuit avec Suzanne, née en 1933, voix chaleureuse et esprit vif, racontant l’invention quotidienne, l’humour salvateur et l’art de tenir ensemble. L’évocation de sa fille fait basculer la tonalité vers une pudeur bouleversante, où l’on devine ce qui se tait autant que ce qui se dit. Marianne, la belle-fille, apporte un regard frontal et aimant, laissant l’émotion circuler librement. Basile, posé et sincère, dresse un portrait simple et profond, tandis qu’Ava, cinq ans, dépose quelques phrases candides qui éclairent tout autrement la figure de sa grand-mère. Les témoignages s’additionnent sans se répéter, composant une polyphonie sensible et l’attente se charge d’une tension douce. Le mot événement gagne en épaisseur, la lumière s’assombrit, les voix se croisent et le public est invité au cœur d’une zone fragile où l’attention devient essentielle.

La parole de Brigitte surgit alors, nette et poignante, racontant le basculement sonore vers un silence métallique puis absolu. Les phrases, simples et précises, dessinent une expérience sensorielle vertigineuse, où la solitude et la peur s’entrelacent. Le plateau respire, les noirs ponctuent, les silences parlent. L’artiste se tourne vers la salle, adresse invisible à sa mère, et l’émotion circule avec une justesse saisissante. Une écoute qui se perd, une psy privée de sons, et pourtant une réinvention possible du lien, portée par des éclairages délicats et des vibrations infimes. La direction de Tal Reuveny accompagne ce chemin avec une finesse remarquable, soutenant le récit sans l’alourdir et laissant l’imaginaire relier passé, présent et avenir.

La forme documentaire se révèle audacieuse et la proposition courageuse. L’expérience est profondément fédératrice sans jamais renoncer à la poésie. Le spectacle touche chacun dans ce qu’il a de plus personnel, réveillant des souvenirs, des absences et des transmissions. Les applaudissements chaleureux scellent un moment de partage rare. Entendre le monde devient alors une manière d’embrasser la vie.

Où voir le spectacle? 
Au 104 du 29 au 31 janvier 2026

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