
Six femmes, quatre pays, une seule humanité. Wang Jing tisse une fresque chorale d’une douceur et d’une force rares, où la parole, le corps et la musique s’entrelacent pour faire entendre celles que l’on n’entend pas assez. Une soirée qui traverse les frontières et qui laisse une empreinte durable et sensible.
Il y a quelque chose de particulièrement émouvant à savoir que Wang Jing a écrit « Moi, elles » pour la première fois en français. Cette autrice et metteuse en scène sino-française, qui a quitté la Chine en 2008 à la suite d’un drame familial, signe ici un texte nourri de sa propre chair, de ses propres exils et de ses propres silences. Et l’on sent, à chaque ligne, la précision intime de quelqu’un qui sait ce que coûte de traverser une langue comme on traverse une frontière. La pièce se déploie en quinze scènes kaléidoscopiques, où les histoires de six femmes — trois mères, trois filles — venues de Chine, d’Iran et du Mali se reflètent et s’entrelacent comme dans un jeu de miroirs. Les récits individuels deviennent mémoire collective, les blessures particulières dessinent un portrait universel. Ce qui est en jeu ici, c’est l’identité dans toutes ses strates : l’identité culturelle, l’identité de femme, l’identité de mère ou de fille et cette question brûlante de ce que l’on transmet, de ce que l’on refuse de transmettre, de ce que l’on porte malgré soi.
Chacun des trois récits frappe avec la force du réel. Il y a cette jeune Chinoise qui tente de se libérer du poids d’une mère disparue, de ses fantômes et de ses injonctions muettes. Il y a cette danseuse malienne, entre les quatre murs de son studio parisien, brutalement rattrapée par la réminiscence d’un visage féminin et l’arrivée de sa propre fille. Une fille qu’elle refuse de laisser subir l’excision, quitte à rompre avec toute sa famille, quitte à se retrouver seule. Ce courage-là, silencieux et absolu, est parmi les moments les plus bouleversants du spectacle. Il y a enfin cette femme iranienne, très âgée, dont la mémoire s’efface peu à peu, qui attend des nouvelles de ses enfants et dont l’attente dit tout de ce que l’exil fait aux liens familiaux, de ce que le temps fait à l’amour. Ces trois destinées ne se ressemblent pas, mais elles parlent toutes de la même chose : ce que c’est d’être femme, d’être étrangère, d’être mère dans un monde qui préférerait souvent vous faire taire.
Sur le plateau nu, on voit sept chaises blanches. La scénographie d’Éric Soyer, d’une sobriété épuré, permet de se focaliser sur les trois brillantes interprètes Bao Yelu, Tishou Aminata Kane et Alice Kudlak, à la fois comédiennes et danseuses, naviguant entre verbe et mouvement avec une fluidité qui désarme. La co-mise en scène et chorégraphie d’Ata Wong Chun Tat donne à l’ensemble une respiration, un rythme, une langue physique qui complète et amplifie celle des mots. On est emporté et captivé pendant les 1h40 de la représentation. Et au cœur de tout cela, la musique électronique et aquatique, réalisée en direct par Uriel Barthélémi est comme un personnage à part entière, à la fois soutien et contrepoint. Il enveloppe les récits sans jamais les écraser. Il leur insuffle de la beauté, de la douceur, de la fragilité… Une adresse technique que l’on admire tellement tout semble d’une grande complémentarité. On sort de la salle avec la sensation rare d’avoir assisté à quelque chose de précis et de vivant à la fois, comme une lettre qu’on aurait reçue et qu’on n’avait pas prévu d’ouvrir ce soir-là.
« Moi, elles » est une œuvre généreuse, intelligente et profondément humaine, qui fait entendre avec élégance des voix que le monde écoute trop rarement. Wang Jing signe un premier spectacle en français d’une maturité et d’une sensibilité remarquables. La grâce des danseuses laissera longtemps un magnifique souvenir, délicat et doux.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Silvia Monfort jusqu’au 28 mars 2026