Adapter au théâtre un roman aussi ample et rugueux relève d’un véritable pari artistique. Cette proposition choisit de condenser l’épopée en se concentrant sur deux puissances irréconciliables : l’amour et la mer. La scène devient alors le lieu d’un affrontement intime inspiré de Victor Hugo.

Le récit s’organise autour de Gilliatt, figure solitaire et marginale, pêcheur fruste à l’âme délicate, dont la passion silencieuse pour Déruchette guide chaque geste. L’adaptation opère un resserrement narratif assumé, laissant de côté certaines ramifications du roman pour privilégier la trajectoire sacrificielle de cet homme prêt à défier les éléments. La mer apparaît comme une force presque mythologique, miroir d’un amour impossible et d’un combat perdu d’avance. L’illusion romantique se heurte à la violence des apparences sociales, où la jeunesse et la beauté dictent les alliances. La pièce met ainsi en lumière la cruauté d’un monde où le mérite n’ouvre pas nécessairement à la récompense attendue. Le parcours de Gilliatt touche par sa sincérité, sa détermination et sa droiture. La fatalité s’installe lentement, sans effets superflus. Cette lecture épurée rend l’histoire lisible et accessible. Elle conserve une vraie noblesse tragique.

Elya Birman porte seul cette traversée scénique avec une générosité évidente. Son engagement physique impressionne, notamment dans la séquence de lutte où le corps devient langage, souffle et résistance. Une scène en particulier, construite sur une course immobile scandée par le texte, traduit avec justesse l’épuisement et l’acharnement du personnage. Le comédien installe une relation directe avec le public, presque confidentielle, qui renforce l’empathie. La douceur de son interprétation contraste avec la rudesse du destin raconté. Cette tension intérieure donne de la chair au récit. L’émotion affleure sans pathos. La performance repose sur une grande maîtrise du rythme, de son corps et de sa voix. On sent une compréhension profonde du personnage et d’une volonté de lui rendre hommage.

La proposition scénique, en revanche, interroge par ses choix plastiques. L’espace restreint se trouve chargé d’éléments hétéroclites censés évoquer l’épave et la mer, ce qui brouille parfois la lisibilité. Escabeaux, planches et objets divers encombrent le plateau et détournent l’attention du récit. Cette matérialité insistante contraste avec la sobriété du jeu. L’imaginaire aurait peut-être gagné à être davantage sollicité par le vide et la musique. L’accumulation freine la fluidité de certaines scènes et messages. L’intention reste claire, mais son exécution semble lourde pour un espace aussi intime. Elle crée une distance involontaire. Le texte et l’interprétation suffisaient à tout porter. On ressort tout de même heureux d’avoir passé un excellent moment auprès d’un talentueux artiste qui nous a emmené au coeur d’un roman peu connu.

Cette adaptation séduit par son ambition et la sincérité de son interprète. Elle touche par sa dimension humaine, tout en laissant une impression d’inaboutie visuel. Un spectacle respectable et engagé, porté par une vraie ferveur théâtrale.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de Poche jusqu’au 29 mars 2026

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