
Quand le théâtre s’empare des dérives possibles d’une démocratie fragilisée, l’urgence du propos s’impose immédiatement. L’hypothèse d’un basculement politique devient ici un terrain d’exploration collective, inquiétant et frontal. La scène se transforme alors en laboratoire des consciences, où la responsabilité individuelle se heurte à la peur et à la prudence.
« Les témoins » imagine avec acuité ce qui arrive lorsque l’extrême droite accède légalement au pouvoir et que les fondations républicaines commencent à se fissurer. Le choix d’un journal se voulant apolitique comme point d’observation s’avère pertinent, car il confronte directement la notion de neutralité à la réalité du danger. Les débats internes révèlent des fractures idéologiques profondes, des doutes sincères et des stratégies contradictoires. Progressivement, la pression s’intensifie, la surveillance s’installe, les compromis se multiplient et l’étau se resserre autour des journalistes. La dramaturgie avance par paliers successifs, faisant monter une angoisse sourde et crédible. Le pouvoir devient omniprésent sans être incarné frontalement, ce qui renforce son caractère insidieux. La question centrale, faut-il agir ou résister en silence, traverse chaque scène comme une ligne de fracture morale. La pièce réussit ainsi nous mettre face à nos propres contradictions citoyennes. L’ensemble frappe par sa lucidité et sa volonté d’alerter.
La montée en tension fonctionne efficacement, mais l’insistance sur certains mécanismes finit par alourdir la progression dramatique. Les échanges se répètent, les conflits se redéploient sous des formes proches, comme si la démonstration craignait de ne pas être suffisamment entendue. Cette redondance atténue parfois la force des enjeux et dilue l’impact émotionnel. Le symbole de la table de rédaction qui se délite au fil du récit accompagne cette dégradation, soulignant visuellement l’effondrement du collectif. L’idée est forte, cependant elle gagne à être plus resserrée pour préserver la nervosité du propos. Le spectacle semble pourtant hésiter entre la fresque politique et le thriller journalistique. Cette hésitation crée une durée ressentie qui freine l’urgence initiale. Le message reste limpide, mais sa transmission aurait gagné en puissance avec davantage de concision.
Tewfik Bensnoussi, Catherine Griffoni, Clara Leduc ou Marjorie Ciccone, Morgan Perez ou Romain Sandère, Yann Reuzeau et Sophie Vonlanthen s’investissent dans leur rôle. Chaque comédien incarne plusieurs figures sans jamais perdre en lisibilité, rendant palpable la complexité du système et la multiplicité des points de vue. Les trajectoires individuelles se croisent, s’opposent, se contredisent, créant un ensemble cohérent et tendu. L’énergie collective soutient le récit et permet de maintenir l’attention malgré les longueurs. Le travail de troupe donne corps à une société en train de se fragmenter. Les personnages ne sont pas idéalisés, ils doutent, cèdent, résistent parfois maladroitement. Cette humanité imparfaite nourrit la crédibilité du récit. On sent une direction d’acteurs précise et exigeante, portée par la vision de Yann Reuzeau. Le spectacle repose sur cette sincérité de jeu pour faire émerger ses zones de trouble.
Le spectacle interpelle par la justesse de ses questions et la gravité de son propos. Il convainc par son intelligence politique, mais souffre d’un excès de démonstration qui en atténue parfois la tension. Cette fresque inquiète, stimule la réflexion et rappelle que la vigilance démocratique doit être toujours active.
Où voir le spectacle?
A la Manufacture des Abbesses jusqu’au 30 janvier 206