Le spectacle ouvre une brèche rare dans un pan d’histoire que le théâtre explore peu avec les orphelinats de Bucarest à l’époque des Ceaușescu. « Les Enfants du Diable » choisit l’intime pour éclairer l’effroi collectif, en suivant une fratrie marquée par des choix qu’aucun enfant n’aurait dû subir. Très vite, on comprend que la scène sera le lieu où les non-dits se heurtent, se fissurent, puis s’éclairent enfin.

La force de cette création tient dans sa manière de transformer un contexte politique glaçant en récit familial, où chaque souvenir porte l’empreinte d’une époque tragique. Le texte de Clémence Baron dévoile avec une grande délicatesse les mécanismes absurdes et dévastateurs d’un régime ayant interdit la contraception et l’avortement, condamnant des milliers d’enfants à des institutions inhumaines. À travers Niki et Veronica, le public découvre la violence insidieuse des séparations, les cicatrices laissées par les mouroirs et la fracture irrémédiable entre ceux qui ont survécu là-bas et ceux qui en ont été arrachés par l’adoption. L’arrivée de Veronica, devenue chanteuse en France, déclenche une confrontation à la fois tendre et explosive. Les éclats de joie surgissent comme des échappées lumineuses dans un récit chargé de douleur et ces instants colorés rappellent que même les existences fracturées s’accrochent à la beauté.

Le dialogue entre les deux personnages met en lumière la force des liens qui persistent malgré l’absence prolongé. Chaque réplique semble alimenter une lutte entre la mémoire et l’oubli, entre le besoin de dire et la peur d’ouvrir les plaies. Peu à peu, l’intime devient passage, un lieu où se réparent ce qui peut l’être et où se révèlent des vérités longtemps enfouies. Cette approche donne au spectacle une grande profondeur, car elle raconte autant la survie que la reconstruction. La rencontre entre les comédiens Clémence Baron et Antoine Cafaro constitue le moteur émotionnel de la soirée. L’un incarne la dureté acquise dans l’enfermement et l’autre, la distance née d’un déracinement qui n’efface rien. Leurs échanges dévoilent une gamme d’émotions allant de l’exaspération à la tendresse, révélant combien les blessures anciennes continuent de modeler le présent. Le texte laisse s’intercaler des moments de légèreté inattendus qui permettent de respirer sans diluer la gravité du propos. Ces deux présences scéniques bâtissent une tension douce, un fil ténu qui ne se rompt pas et qui donne une forme d’intensité.

Quelques meubles, un éclairage précis et un portrait de Ceaușescu suffisent à évoquer un passé omniprésent dont les ombres pèsent encore sur les gestes du présent. Cette économie scénique permet à la parole de s’étendre et de résonner, comme si chaque mot révélait une strate d’histoire oubliée. Les transitions se déploient avec fluidité. La sobriété n’empêche en rien les images fortes avec certains instants qui créent des moments poétiques. Les silences jouent un rôle essentiel, ouvrant l’espace à l’imaginaire du public qui recompose mentalement des lieux disparus. La mise en scène, de Patrick Zard’, invite ainsi à contempler ce qui persiste malgré la destruction, ce qui renaît malgré le traumatisme. On ressort avec une recontextualisation qui replace l’humain et la folie dans la société.

On quitte la salle touché par cette plongée sensible dans une mémoire surchargée d’horreur. On emporte avec soi les voix de deux êtres qui tentent de recoller les fragments d’une histoire brisée.

Où voir le spectacle? 
Au studio Hébertot jusqu’au 26 mars 2026

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