
Il y a des histoires qui traversent le temps comme un parfum familier. C’est le cas du « Portrait de Dorian Gray » où les comédiens déploient avec finesse un souffle sensible qui fait vibrer les mots d’Oscar Wilde comme des notes suspendues. Peu à peu, le public glisse dans un récit où la beauté, la tentation et l’âme humaine se mêlent.
Le spectacle réussit à condenser l’essence du mythe en conservant l’élégance du texte tout en dynamisant le récit avec une légèreté inattendue. La rencontre entre Dorian, Harry et Basil devient une mécanique fascinante où se croisent séduction, vertige moral et ironie mordante. On sent que chacun porte son personnage avec conviction : Mickaël Winum insuffle intensité à Dorian, Fabrice Scott retrouve avec plaisir l’âme sensible de Basil et Thomas Le Douarec déploie un Harry savoureusement manipulateur. Le rythme alterne entre confidences feutrées, éclats de rires soudains et moments suspendus où la scène semble respirer au rythme du personnage principal. L’économie de décor laisse la place aux mots et aux corps, qui suffisent à planter les salons élégants, les rues nocturnes ou la confidentialité de son espace privée. La narration respecte la trame originelle tout en assumant quelques inflexions malicieuses qui modernisent l’ensemble sans le trahir. On se laisse guider par cette fable où la beauté devient un piège et où la jeunesse éternelle se transforme en fardeau moral. La fluidité de l’adaptation rend le récit accessible sans en gommer les zones d’ombre. On redécouvre ainsi un Wilde plus actuel qu’on ne l’imaginait.
La véritable force du spectacle repose sur l’énergie du collectif, une énergie qui circule du plateau à la salle avec une aisance réjouissante. Les comédiens développent une complicité visible qui donne au texte une spontanéité bienvenue, comme si Wilde avait écrit pour eux. Les changements d’attitudes, les différents registres de jeu, les éclats d’humour parfaitement dosés créent un relief continu qui empêche toute monotonie. La lumière, de Stéphane Balny, accompagne ces variations, sculptant les visages ou durcissant l’atmosphère lorsque le portrait se charge d’horreur intérieure. Chaque transition devient alors un petit choc esthétique, une respiration ou une secousse qui relance le mouvement dramatique. Les costumes, richement travaillés, évoquent la sophistication victorienne tout en laissant place au jeu physique des acteurs. Ce soin visuel apporte une cohérence qui renforce le charme général de la mise en scène de Thomas Le Douarec. On sent qu’il connaît ce texte de l’intérieur, qu’il en maîtrise les codes et les sous-entendus. Même les moments plus sombres restent enveloppés dans une douceur étrange, comme si la pièce cherchait toujours à préserver une forme d’élégance.

La pièce aborde les obsessions wildiennes tels que le culte du beau, l’artifice, la décadence avec une simplicité qui rend ces thèmes presque familiers. Le spectateur suit la déchéance morale de Dorian comme on suivrait une parabole sur la vanité, oubliant parfois qu’il s’agit d’une œuvre profondément subversive. Les tirades d’Harry, d’une ironie ravageuse, résonnent avec une acuité particulière dans notre époque saturée d’images et de culte de la perfection. Le spectacle propose ainsi un miroir moderne, celui d’une société obsédée par l’apparence et persuadée que tout peut se négocier, y compris l’âme. La mise en scène n’appuie jamais lourdement ces parallèles, préférant la suggestion à l’illustration. Ce choix donne une impression de liberté interprétative qui plaît autant qu’il intrigue. La trajectoire de Dorian devient ainsi un conte moral aux couleurs changeantes, où l’on peut rire tout en percevant la profondeur de l’abîme. On se laisse prendre au jeu tout en gardant en tête les échos philosophiques du récit. C’est cette oscillation entre l’élégance littéraire et la fantaisie théâtrale qui donne au spectacle une saveur aussi attachante.
On ressort séduit par cette version vivante et accessible d’un classique souvent jugé intimidant. On savoure la finesse d’une troupe qui parvient à allier respect du texte et liberté d’interprétation. On garde longtemps en mémoire cette fable scintillante où le charme et la noirceur se tiennent la main.
Où voir le spectacle?
Au Ranelagh le 31 janvier et le 7 février 2026
Au Lucernaire du 7 mars au 7 juin 2026