
Réveiller un monument du répertoire sans le trahir relève du pari fou. Offrir à Corneille une cure d’adrénaline tout en conservant son souffle héroïque demande une plume intrépide. Avec cette relecture explosive, le classique retrouve une jeunesse pour plaire au plus grand nombre.
Caroline Vigneaux ose là où beaucoup hésitent ou refusent. Elle s’empare d’un pilier scolaire réputé intimidant pour le transformer en terrain de jeu jubilatoire. L’idée est limpide et brillante. Il faut créer un pont entre générations afin que l’alexandrin cesse d’être perçu comme une langue étrangère. Une voix-off malicieuse, celle de l’autrice, installe d’emblée le constat, celui d’enfants perdus face à un texte qu’on dit trop complexe. Puis le spectacle alterne scènes fidèles et respirations pédagogiques, éclairant enjeux et passions sans jamais casser l’élan dramatique. La transmission devient joyeuse, presque festive. Les glissements de langage, les références croisées, les ruptures de ton parlent autant aux adolescents qu’aux spectateurs nés dans les années 80. Aucune condescendance, aucune caricature sociale, simplement le plaisir de partager une œuvre fondatrice et la rendre accessible. On redécouvre les tirades célèbres avec fraîcheur. L’honneur, l’amour, la réputation retrouvent une intensité accessible. Le théâtre devient un espace commun où chacun trouve sa place.
L’espace scénique contribue à cette vitalité avec une inventivité réjouissante. Une arène ovale entourée de lourds rideaux rouges crée une proximité presque électrique, invitant au duel autant qu’à la confidence. Les ouvertures latérales permettent surgissements et surprises, donnant au plateau une mobilité permanente. Tout comme les interventions des vignons qui donnent des informations complémentaires. Au-dessus de tout ça, un néon en forme de cœur portant les initiales des amants s’allume ou s’éteint selon les rebondissements, clin d’œil romantique détourné avec humour. Cette scénographie simple et astucieuse amplifie l’énergie des situations. Les effets lumineux accompagnent les bascules d’époque et soutiennent les séquences plus contemporaines avec précision. Le dispositif assume la fantaisie tout en respectant la dramaturgie. L’ensemble respire, circule, pulse et enivre, à sa façon.

Les interprètes portent cette aventure avec une générosité communicative. Marie Bucher, Marion de Schrooder, Albin Duvert et Florian Schwob multiplient les rôles, passant d’un personnage à l’autre avec une aisance et filouterie. Les affrontements se jouent parfois en duel intérieur, les comédiens incarnant deux opposants en un clin d’œil. L’engagement physique est complet. Un détail du costume change et une autre personnalité émerge. Les costumes sont aussi d’une grande ingéniosité. Basket noire, jogging/jupe, sweat à capuche noir sont à la fois élégant, confortable et ingénieux. Ainsi on garde un conservatisme du 17e et modernité du 21e.
L’énergie du groupe ne faiblit pas une seconde. Les raps signés MC Solaar apportent une pulsation inattendue, révélant le flow insoupçonné des vers de Corneille. Les séquences en playback, les chorégraphies, les éclats de lumière composent une fresque rythmée, ludique et amusante. On rit, on apprend et on s’étonne. Le temps file à toute allure. On ressort avec un refrain en tête et l’envie de revoir l’original au théâtre. Corneille retrouve son insolence.
« Le Cid pète un câble » prouve qu’un classique peut vibrer au présent sans perdre son âme d’avant. L’audace et la transmission s’y rencontrent avec une générosité surprenante. Une fête théâtrale brillante qui donne envie d’aimer Corneille pour de bon.
Où voir le spectacle?
Au théâtre des Mathurins jusqu’au 18 avril 2026