
Le pouvoir des mots n’a rien d’abstrait lorsqu’il devient un outil de domination collective. Ici, le verbe se transforme en arme redoutable, maniée avec intelligence, humour et une précision jubilatoire. Le rire surgit, puis laisse place à une lucidité salutaire qui ne nous lâche plus.
« L’art d’avoir toujours raison » se présente comme une formation express pour gagner une élection, voir conquérir le pouvoir en démocratie, avec ses promesses absurdes et sa démagogie faussement bienveillante. Cette mise en situation transforme la salle en élève complice d’une démonstration implacable des techniques rhétoriques utilisées par celles et ceux qui gouvernent. Chaque procédé est décortiqué, illustré, rendu limpide, qu’il s’agisse de détourner une question, de créer de la confusion ou d’occuper l’espace médiatique sans jamais s’exposer réellement. La démonstration s’appuie sur des exemples concrets, accessibles, immédiatement reconnaissables, qui provoquent autant de rires que de frissons. Le langage apparaît comme une matière malléable, capable de remodeler la réalité à force de répétitions et d’effets de structure. La fameuse fenêtre d’Overton devient alors un fil conducteur éclairant, montrant comment l’inacceptable d’hier peut devenir la norme d’aujourd’hui. « Pour rentrer par la grande porte, il faut passer la fenêtre. » On comprend comment les idées glissent, se déplacent et s’installent.
L’intelligence du propos réside dans sa capacité à dépasser la simple moquerie pour atteindre une critique systémique du discours dominant. Les références abondent et s’ancrent dans des mécanismes universels que l’on retrouve autant chez les responsables politiques que dans le monde de l’entreprise ou des médias. L’art de parler pour ne rien dire devient une stratégie assumée, cultivant le flou comme protection et le vide comme refuge. La démonstration linguistique autour de la construction des phrases, notamment sur la responsabilité implicite qu’elles véhiculent, frappe par sa clarté et son efficacité pédagogique. Un exemple a été très pertinent sur la structure des phrases qui changent radicalement la perception. Dans « Le chat a mangé la souris ». On se dit qu’il est con ce chat d’avoir mangé la souris. Dans « La souris a été mangé par le chat ». On se dit qu’elle est conne la souris de s’être fait mangé. Et dans « La souris a été mangé. On est triste pour la souris. C’est très parlant pour activer notre esprit. Ces exemples simples déclenchent une prise de conscience durable, invitant à écouter autrement chaque déclaration publique ou du responsable d’entreprise. Les analyses s’appuient sur des travaux universitaires solides, notamment ceux de Damon Mayaffre, universitaire français, historien et linguiste, spécialisé dans l’analyse des discours politiques. renforçant la crédibilité du propos sans jamais alourdir le rythme. Le rire devient alors un outil critique, une manière de résister par l’intelligence.
La force de cette création, de Logan de Carvalho et Sébastien Valignat, tient à son engagement clair en faveur de l’émancipation intellectuelle. Le choix de mise en scène de Sébastien Valignat est très pertinente sous forme de formation avec des écrans et des ordinateurs portables. Maïa Le Fourn et David Guez jouent à merveille leur rôle d’animateurs et on les suit dans le déroulement avec enthousiasme. « Si vous n’êtes pas cru, vous êtes cuit ». En exposant les rouages de la manipulation verbale, ils donnent au public des clés concrètes pour décrypter les discours contemporains, qu’ils proviennent des tribunes officielles, dans les organisations ou des plateaux télévisés. Les allusions à des figures politiques actuelles, comme Emmanuel Macron, illustrent avec finesse l’usage stratégique de la langue sans tomber dans la caricature. La transmission se poursuit au-delà du plateau grâce aux références proposées, notamment le travail de Clément Viktorovitch, incitant à prolonger la réflexion critique. Cette invitation à la vigilance citoyenne résonne fortement dans un contexte où les discours simplistes et extravagants gagnent du terrain. Le spectacle rappelle avec force que comprendre le langage, c’est déjà résister. On rit et on apprend beaucoup. On ressort armé pour écouter le monde autrement, sans jamais céder à la naïveté.
Ce spectacle s’impose comme un coup de cœur engagé, drôle et profondément nécessaire. Il transforme le rire en outil de compréhension politique et la scène en espace de résistance joyeuse. Une expérience stimulante qui devrait être vue, partagée et discutée largement.
Où voir le spectacle?
Au théâtre Tristan Bernard jusqu’au 30 mai 2026