
Ils ont entre 73 et plus de 90 ans et ils ont des choses à nous dire. Mohamed El Khatib leur donne enfin la parole, avec une audace et une tendresse qui font de ce spectacle documentaire une expérience hors du commun. Une soirée qui secoue les certitudes, fait rire sincèrement et nous touche en silence.
Il y a quelque chose de profondément politique dans ce spectacle. Parler de la vie amoureuse et sexuelle des personnes âgées reste, en 2026, un sujet que l’on tait, que l’on range pudiquement derrière les portes closes des EHPAD. On met le sujet dans la boîte et on l’oublie. Comme si, passé un certain âge, le désir devenait indécent, honteux, presque obscène. Comme si vieillir signifiait consentir à disparaître, à se laisser dépouiller de son libre arbitre, de ses émotions, de son corps. Mohamed El Khatib, à la conception et à la réalisation, refuse cette invisibilité avec une colère douce et déterminée. En EHPAD, les familles et le personnel soignant interdisent parfois aux résidents de s’aimer, au nom d’une bienséance qui ressemble davantage à une violence silencieuse. On leur coupe les ailes, on les infantilise, on les réduit à des corps à soigner. Pourtant, dans ces maisons où l’on croit tout contrôler, la vie amoureuse ne demande qu’à reprendre ses droits. Le spectacle ose même évoquer une Juliette des temps modernes, morte faute de considération pour ses sentiments. L’absence de respect peut tuer, nous rappelle t’on avec gravité. Ce cri discret résonne longtemps après le rideau.
Mohamed El Khatib est un artiste qui écoute avant de mettre en scène. Pour construire La Vie secrète des vieux, il a collecté une centaine de témoignages, rencontré des femmes et des hommes aux trajectoires sociales et intimes très différentes, pour en faire une matière dramatique d’une richesse et d’une vérité rares. Certains parlent de leur propre vie, d’autres empruntent le récit d’un.e autre. Mais tous portent ces mots avec une authenticité qui nous touche. Le décor est d’une grande sobriété avec un simple parquet de bal, surface de tous les premiers émois, décor de toutes les valses et de toutes les audaces. Sur ce plateau nu et chargé de mémoire, la parole devient l’unique matière. Mohamed El Khatib ne commente pas, ne juge pas. Il tend le micro et laisse la vie faire le reste. Ce théâtre documentaire, fidèle à son travail, ne tient pas à un effet de mise en scène spectaculaire, il tient à la force brute du réel, à la fragilité d’un corps qui parle de désir, à l’humour qui surgit là où on ne l’attendait pas. Un équilibre prodigieux entre drôlerie et émotion.
Ils s’appellent Bernard Babkine, Annie Boisdenghien, Micheline Boussaingault, Mariecke de Bussac, Chille Deman, Martine Devries, Jean-Pierre Dupuy, Nicole Jourfier, Salimata Kamaté, Étienne Kretzschmar, Jacqueline Juin, Christian Le Petit, Annette Sadoul, Jean-Paul Sidolle et ils sont absolument irrésistibles. Tout comme cette femme qui aide les vieux, joué par Yasmine Hadj Ali, touchante et exubérante. Certains marchent avec une canne, d’autres en déambulateur. Ils avancent quand même, avec une vitalité sincère qui cloue sur place. Ils s’amusent eux-mêmes de leur présence sur scène, plaisantent sur le fait qu’ils pourraient mourir là, devant nous et l’on rit, parce qu’ils rient les premiers, avec cette liberté que seul l’âge peut offrir. Ce rire-là n’est pas anodin. A partir d’un certain âge, quand l’entourage finit peu à peu au cimetière, le rire devient un acte de résistance et de rebellion. Ces femmes et ces hommes ont le culot magnifique de dire tout haut ce que même leurs enfants ignorent. Ils sont beaux, fiers et rayonnants. Chaque soir, leur simple présence sur ce plateau est une victoire contre l’oubli.
La Vie secrète des vieux est un spectacle qui rend leur dignité à ceux que la société préfère ne plus regarder. Mohamed El Khatib signe une œuvre généreuse, drôle et profondément humaine, portée par des interprètes d’une sincérité bouleversante. On en sort différent et reconnaissant. On peut aimer, se faire plaisir et faire l’amour à tout âge.
Où voir le spectacle?
Au théâtre du Rond-Point jusqu’au 18 avril 2026