L’histoire des sciences cache des injustices vertigineuses avec l’oublie des femmes. Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21  remet en lumière une figure essentielle de la médecine. Ce spectacle puissant révèle avec intelligence et émotion la femme derrière l’une des découvertes majeures du XXᵉ siècle.

La pièce nous plonge dans un moment déterminant de l’histoire médicale. Dans les années 1950, Marthe Gautier cherche à comprendre l’origine de ce que l’on appelle alors le mongolisme, aujourd’hui identifié comme la trisomie 21. Isolée dans un laboratoire modeste, elle finance elle-même son matériel, s’endette et travaille avec une obstination remarquable pour perfectionner l’analyse des caryotypes. Sa détermination force l’admiration. Les hommes du service observent son travail à distance, parfois curieux, souvent condescendants. L’un d’eux, Jérôme Lejeune, semble d’abord soutenir ses recherches. Il écoute, note, questionne, se montre attentif aux avancées de la jeune chercheuse. Le moment de la découverte survient enfin : un chromosome supplémentaire apparaît. La preuve scientifique est là. La joie est immense. Lejeune propose alors d’emporter les préparations pour obtenir des clichés plus nets à l’étranger. Le geste paraît amical et scientifique à la fois. L’histoire bascule pourtant dans une zone trouble lorsque la découverte est présentée au monde sans que la véritable auteure en soit reconnue.

La force du spectacle réside dans la façon dont il raconte cette injustice avec clarté et nuance. Pendant des décennies, Marthe Gautier reste dans l’ombre. L’article scientifique publié à l’époque mentionne son nom avec une erreur de prénom, comme une ultime marque d’effacement. Elle n’écrit, ni ne coécrit ni le relie l’article. Juste un vague appel au téléphone, voilà ce dont elle aura le droit. Les honneurs s’accumulent pour Lejeune tandis que la chercheuse poursuit sa carrière sans chercher l’affrontement. Le spectacle rappelle aussi le contexte politique et social de l’époque. La question de l’avortement traverse les débats scientifiques et éthiques. Un extrait du discours de Simone Veil surgit dans la représentation et provoque une émotion palpable. La détermination de Lejeune à défendre une vision religieuse catholique de la science marque durablement les relations au sein du milieu médical. Cinquante ans plus tard, le Comité d’éthique de l’INSERM reconnaît officiellement le rôle décisif de Marthe Gautier. L’histoire scientifique se rééquilibre enfin.

La mise en scène imaginée par Julie Timmerman et le texte d’Élisabeth Bouchaud offrent un dispositif dramaturgique particulièrement inspiré. Le personnage de Marthe apparaît sous deux visages : la scientifique âgée, incarnée avec une élégance lumineuse par Marie-Christine Barrault et la chercheuse jeune portée par l’énergie de Marie Toscan. Cette double présence crée un dialogue entre mémoire et présent qui éclaire le parcours de la scientifique. Matila Malliarakis et Mathieu Desfemmes interprètent toute une galerie de figures masculines avec une remarquable fluidité. Un simple accessoire suffit à transformer un personnage et à faire apparaître un nouvel interlocuteur. Le récit avance avec précision et clarté. Le public comprend immédiatement les enjeux scientifiques, humains et politiques de cette histoire. L’émotion naît autant de la rigueur du propos que de la profondeur des interprétations.

Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21 est un spectacle essentiel qui rend justice à une scientifique longtemps ignorée. La pièce éclaire avec intelligence les mécanismes d’effacement des femmes dans l’histoire des sciences, l’effet Matilda. Une création passionnante qui redonne à Marthe Gautier la place qu’elle mérite enfin.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de la Reine Blanche jusqu’au 29 mars 2026

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