Derrière chaque grand homme se cache souvent une femme que l’Histoire a reléguée dans l’ombre. Juliette, Victor Hugo mon fol amour ambitionne de redonner voix à celle qui accompagna l’écrivain pendant plus d’un demi-siècle. Le pari est séduisant, l’émotion évoquée et l’équilibre plus fragile.

Le spectacle s’appuie sur le roman de Patrick Tudoret et adopte le point de vue de Juliette Drouet, racontant à la première personne son existence dans le Paris du XIXᵉ siècle. On y suit la jeune femme déterminée à échapper à la misère, son passage chez James Pradier, la naissance de sa fille Claire, puis ses débuts au théâtre. La lecture de Lucrèce Borgia devient le moment décisif où Victor Hugo croise son regard. L’histoire d’amour qui s’engage alors promet un récit incandescent, nourri par les 23 000 lettres, petits mots et autres retrouvées. La matière est vertigineuse, l’amour absolu et la dévotion sans faille. La passion défie le temps qui passe. Pourtant, la trajectoire racontée semble souvent recentrée sur le génie du poète plutôt que sur la complexité et l’intelligence de sa compagne. Juliette apparaît fréquemment comme une admiratrice éblouie, prête à renoncer à sa carrière et à sa liberté. L’admiration domine, la nuance se fait plus rare. L’élan romanesque existe mais l’émancipation reste en retrait.

La relation décrite dévoile pourtant des zones d’ombre qui auraient pu nourrir une lecture plus incisive et critique. Victor Hugo exige d’elle une quasi-clôture, contrôle ses sorties, entretient d’autres liaisons sans véritable retenue. Juliette, confinée durant de longues années, accepte cette situation avec une fidélité désarmante. Le spectacle effleure ces contradictions sans les explorer pleinement. On aimerait comprendre davantage la femme stratège qui a organisé la fuite de Victor Hugo en Belgique, qui a protégé les manuscrits dans la fuite, qui copie et corrige les textes… Sans elle, la vie de l’écrivain n’aurait pas été ce qu’elle a été. Cette part héroïque et politique n’est qu’esquissée, alors qu’elle aurait donné au portrait une ampleur saisissante et vibrante. La pièce évoque une muse amoureuse, elle aurait pu révéler une alliée essentielle, une actrice de l’ombre déterminante dans l’œuvre hugolienne. La fin touche, puisque la mort de Juliette marque pour Hugo un silence d’écriture. Cette donnée seule éclaire la profondeur de leur lien unique et exceptionnel. Le spectacle laisse deviner ce vertige sans toujours le faire éclore.

La mise en scène choisit une certaine sobriété qui peine à transcender le récit. Quelques anachronismes troublent la cohérence, comme ces gestes d’écriture mimés sans que les accessoires ne suivent vraiment. L’ensemble demeure élégant et respectueux du sujet. L’interprétation semble sincère. La comédienne se donne complètement et joue la passion ainsi que la douleur de cette femme restée dans l’ombre d’un monument littéraire. Il manque peut-être une étincelle de révolte, de colère pour que l’héroïne cesse d’être un reflet et devienne pleinement sujet. La proposition constitue une porte d’entrée vers cette histoire singulière. Elle donne envie d’en savoir davantage, de rouvrir les lettres, de redécouvrir Juliette pour elle-même. Le spectacle séduit par sa douceur et frustre par ses silences. On passe sous silence la perversité et l’addiction au sexe de l’auteur qui s’intéresse à tout ce qui passe pour coucher avec. L’image du glorieux auteur, prend cher.

Cette évocation amoureuse touche par sa sincérité et son ambition mémorielle. Elle esquisse le portrait d’une femme fidèle, courageuse et passionnée sans en épuiser la richesse. Une invitation à poursuivre la rencontre avec Juliette Drouet au-delà du plateau.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre des Mathurins jusqu’au 25 mai 2026

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