Un autre rapport au rythme existe et se réinvente, loin des codes habituels de la musique. Le corps devient message, le geste devient récit et l’émotion circule autrement. Je(s) propose une expérience sensible et profondément humaine, où chacun trouve sa place.

Le spectacle s’impose comme une immersion dans l’univers de la chansigne, cet art singulier où la musique naît du mouvement. Emmanuelle Laborit, figure majeure de la culture sourde, porte ce projet avec intensité et sincérité. Sur scène, elle ne se contente pas d’interpréter, elle incarne chaque mot, chaque vibration, chaque souffle, chaque message. Les chansons prennent une dimension nouvelle, transformées par la précision du geste et l’engagement total du corps. Des classiques du répertoire français, comme Antisocial, se réinventent avec une force inattendue. Le sens se déploie dans l’espace, accessible autrement, avec une clarté parfois plus directe que le chant lui-même. La chansigneuse n’hésite pas à impliquer les spectateurs en leur apprenant le refrain en signes. Elle profite aussi pour souligner sa prise de partie dans la culture sourde. On se laisse progressivement guider dans cette langue incarnée. L’émotion circule librement et se prouve avec les très chaleureux applaudissements.

La proposition musicale, portée par Patrice Rabillé, enrichit cette expérience avec une grande finesse et détermination. Sa présence sur scène apporte une énergie vibrante et généreuse. Les basses, travaillées avec précision, permettent de ressentir physiquement la musique. Le son ne se limite plus à l’écoute, il traverse les corps, s’ancre dans les sensations. L’interaction entre la musique et le chansigne crée un dialogue constant, fluide, engagé et organique. L’un ne domine pas l’autre, ils se complètent et s’élèvent mutuellement. Le plaisir de jouer est visible, communicatif et jouissif. Cette complicité artistique nourrit la qualité du spectacle. L’ensemble respire une véritable cohérence. On est embarqué dans cette dynamique, attentif à chaque nuance. Une autre manière d’écouter se dessine, plus attentive, plus sensible.

L’expérience se prolonge grâce aux dispositifs immersifs proposés au public. Gilets, ballons, sièges vibrants participent à une perception élargie plus intense du spectacle. Chacun peut ressentir la musique à sa manière, selon son propre rapport au corps, aux histoires et aux vibrations. Cette attention portée à l’accessibilité ne relève pas d’un simple ajout technique, elle fait partie intégrante du projet artistique. Elle transforme la réception et invite à repenser notre manière de percevoir l’art. La réalisation et la mise en scène de Jennifer Lesage-David apporte une vraie dynamique aux spectacles qui oscille entre clip et interprétation en live. L’espace devient un lieu de rencontre entre différentes sensibilités.  Le spectacle ouvre des perspectives, interroge nos habitudes, élargit notre regard.

Je(s) est une expérience chaleureuse, engagée et profondément inspirante. Elle célèbre la richesse, la colère et la diversité des perceptions avec une grande délicatesse.

Où voir le spectacle? 
A l’IVT jusqu’au 4 avril

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