Il existe des spectacles qui traversent les années sans perdre une once de leur puissance. « Intra Muros » est de ceux-là qui conserve la force émotionnelle, intacte, presque décuplée. Le théâtre y apparaît comme une nécessité vitale, un espace où l’humain reprend souffle.

L’histoire prend place derrière des murs censés tout arrêter et pourtant tout y circule. Un metteur en scène cabossé par la vie accepte d’animer un atelier dans un centre pénitentiaire, accompagné d’une ex-femme comédienne et d’une jeune travailleuse sociale encore pleine d’élan. Face à eux, deux détenus seulement répondent présent et ce déséquilibre initial ouvre une brèche inattendue. La parole se libère, les récits s’imbriquent, les trajectoires intimes surgissent avec une sincérité désarmante. La force du texte tient dans cette capacité à mêler quotidien carcéral, souvenirs enfouis et élans d’imagination, créant un espace où l’enfermement devient paradoxalement un lieu d’évasion. On rit, on retient son souffle, on se reconnaît dans ces fragments de vie offerts sans filtre, portés par une écriture d’une grande générosité. Les thèmes de la transmission, du temps suspendu et de la réparation s’entrelacent avec une fluidité remarquable.

La distribution impressionne par sa virtuosité et son engagement total. Les comédiens passent d’un personnage à l’autre avec une précision bluffante, transformant chaque détail en levier émotionnel. Un geste, une posture, un changement de regard suffisent à faire basculer l’espace et l’époque. Ils nous tiennent en attention de la première à la dernière minute. Jamais on oserait regarder l’heure. Le plateau devient alors multiple, mouvant, traversé de souvenirs, de projections et d’histoires parallèles. Cette mécanique parfaitement huilée donne naissance à une narration vivante, organique, qui capte l’attention sans relâche. Le rire surgit là où on ne l’attend pas, l’émotion affleure sans appuyer et l’ensemble compose une fresque pleine d’humanité. On se laisse emporter, consciente d’assister à quelque chose de rare et de précieux.

Ce retour au « Intra Muros » au théâtre de la Pépinière rappelle à quel point le théâtre peut encore bouleverser, rassembler et transformer. La mise en partage avec le public, assumée et audacieuse, renforce cette sensation d’expérience collective. On sort touché, presque étourdi, avec le sentiment d’avoir traversé une aventure humaine d’une grande justesse. Ce spectacle prouve que la scène reste un lieu de résistance poétique, où l’on apprend à regarder l’autre autrement et sans jugement. Le talent d’Alexis Michalik s’y déploie avec une maturité lumineuse, fidèle à son goût pour les récits choraux et le mouvement perpétuel. Un coup de cœur qui rappelle pourquoi le spectacle vivant est indispensable et pourquoi on n’en sort jamais tout à fait indemne. On ne se lève pas pour applaudir cette incroyable aventure car l’émotion qui nous envahit nous coupe les jambes. Il nous faut un peu de temps pour revenir à la réalité. Combien de fois cela nous arrive?

On quitte la salle profondément ému et convaincu d’avoir vécu quelque chose. Le silence qui précède les applaudissements en dit long sur l’impact ressenti. Une œuvre qui marque durablement, qui mérite d’être vécue, revue et partager.

Avec en alternanceClémentine Aussourd, Christopher Bayemi, Chloé Berthier, Raphaèle Bouchard, Hocine Choutri, Jérémie Covillault, Johann Dionnet, Janik Erima, Fleur Fitoussi, Jean Fornerod, Muriel Gaudin, Magali Genoud, Thibaut Gonzalez, Antoine Kobi, Aurélie Konaté, Christian Mulot, Jean-Philippe Ricci, Fayçal Safi, Marie Sambourg, Azize Kabouche et Julien Urrutia et les musiciens : Raphaël Bancou, Sylvain Briat, Raphaël Charpentier, Mathias Louis et Killian Rebreyend.

Où voir le spectacle? 
Au théâtre de la Pépinière jusqu’au 29 mars 2026

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