
Adapter un monument du répertoire revient toujours à dialoguer avec l’intime autant qu’avec l’Histoire. Cette proposition choisit de faire résonner un mythe théâtral avec les secousses de l’adolescence contemporaine. Le drame devient un passage, une mue, une traversée intérieure.
« Hamlet, #la fin d’une enfance » prend place dans un espace immédiatement reconnaissable : une chambre d’adolescent saturée d’images, de références culturelles et de souvenirs affectifs. Les affiches de films cultes, de groupes mythiques et les objets issus de la pop culture composent un paysage mental foisonnant où Shakespeare dialogue avec Star Wars, le rap et le cinéma. Cette accumulation crée un terrain fertile pour explorer la confusion des émotions, le deuil, la colère et l’incompréhension face au monde adulte. La situation familiale agit comme un catalyseur dramatique, faisant écho au récit originel avec une troublante évidence. La figure du beau-père s’impose progressivement comme une menace symbolique, tandis que la mère devient un point de tension affective. La narration avance par glissements, entre imaginaire et réel, théâtre et quotidien. Le texte tisse des liens constants entre le drame élisabéthain et l’expérience adolescente. Cette approche rend le propos limpide et profondément actuel. La tragédie devient une quête identitaire. L’émotion naît de cette proximité.
Victor Duez porte seul ce monde en ébullition avec une énergie sidérante. Il incarne, transforme, manipule, raconte et traverse une galerie de figures sans rupture de rythme ni perte d’intensité. Les marionnettes deviennent des prolongements de ses affects, dotées d’une présence étonnante. Le crâne du père, les poupées, les figurines acquièrent une valeur symbolique forte, presque sacrée. Chaque changement de posture révèle une nouvelle facette du personnage central. La performance repose sur une grande précision vocale, corporelle et d’énergie. L’interprète parvient à rendre lisibles des conflits intérieurs complexes. Son jeu oscille entre fragilité et détermination, entre force et doute. L’humour affleure sans désamorcer la gravité. Cette incarnation généreuse capte l’attention du début à la fin. On adhère pleinement à cette confession théâtrale. Sa sincérité touche juste.
La mise en scène et en espace de Christophe Luthringer et David Teysseyre accompagne avec finesse cette plongée intérieure, en exploitant chaque recoin de la chambre comme un territoire dramaturgique. Les objets changent de fonction, le lit devient lieu de recueillement, le punching-ball se charge d’une violence contenue, les technologies actuelles s’intègrent naturellement au récit. Les échanges par écrans, les jeux immersifs et les appels téléphoniques en visio renforcent l’ancrage contemporain. Le langage circule entre registres, permettant d’apprivoiser Shakespeare sans l’édulcorer. Cette circulation fluide rend la pièce accessible à différents publics, aussi bien scolaires, familles et spectateurs adultes. La scénographie se déploie comme une cartographie émotionnelle. Les transitions s’effectuent avec une grande fluidité. L’ensemble crée une atmosphère chaleureuse et inventive. La modernité sert pleinement le propos. L’écriture scénique se révèle d’une grande intelligence. Un équilibre rare s’installe entre héritage et présent, mais sans jamais trahir l’esprit tragique. On est captivé de la première à la dernière minute. Cela se prouve par les applaudissements au combien chaleureux et mérités qui raisonnent dans la salle.
Ce spectacle réussit le pari audacieux de faire dialoguer Shakespeare d’hier avec les tourments d’aujourd’hui. Il offre une lecture sensible, incarnée et profondément humaine d’un texte fondateur. Une proposition vibrante qui marque durablement les esprits.
Où voir le spectacle?
Au Lucernaire jusqu’au 29 mars 2026